Tuyaux (bis) 11 février 2022
Témoignage de Richard Abibon

Fabienne Lelizard, finaliste cette année de l’école d’infirmières, ménage son corps. Elle tente de se tenir le plus droit possible lorsqu’elle fait les soins. Elle m’a raconté la rando de son WE à la fois catastrophique et magnifique avec sa bande de copains de la chorale. Au ballon d’Alsace, ils se sont paumés, de nuit, ne parvenant pas à atteindre le refuge qui devait les attendre. Le blizzard, le brouillard, un mètre de neige fraiche, sans raquettes. Ils y sont finalement parvenus, trempés et épuisés.
– Et finalement, ça a fait combien de kilomètres ?
– Oh, ben…vingt, je pense.
Ah ouais ! ses vingt ans me sautent à la gueule. Les dernières randos que j’ai réalisées autour de ma maison, ici, près de Besançon, ne dépassaient pas 5 kms. C’était en novembre dernier.
Je vois les images. Je la vois elle, à peine visible, dans les phares d’une voiture qui passe, dans un environnement purement noir et blanc. A peine la vision du camarade qui la précédait, à travers les flocons tombant presque à l’horizontale.
Ils en sont revenus transis et ravis : ils avaient vécu une épreuve ensemble, prêts à recommencer, peut-être avec un peu plus de prudence.
Elle raconte ça tranquillement, le gant savonneux dans la main, pendant qu’elle me fait la toilette. Je me dis que je traverse aussi une épreuve avec elle, en position certes un peu moins symétriques qu’avec ses amis. Avec elle et avec tous ces autres qui, ici, prennent soin de moi, et vous qui me lisez là, dehors, me soutenant de vos réponses.
La sonde a eu des problèmes. Il fallait l’enlever. Je leur ai rappelé ce qui m’était arrivé à Pompidou. Alors ils m’ont enveloppé, à trois. Je n’ai rien vu, je ne sais pas pourquoi. Je n’ai rien entendu.
Et c’était fini : je n’avais rien senti. Mais alors, rien de rien. J’ai très peu de souvenirs. Y étais-je ? avais-je été shooté ? à mon insu, ça me semble improbable. Ici, ils expliquent tout, l’effet des médicaments, leurs dangers, leurs bénéfices et laissent en définitive le patient décider. Avais-je décroché le sens supplémentaire injecté à mon insu lors de ma première expérience, par le fait d’avoir simplement raconté ? et d’avoir été entendu ?
Et puis le même problème s’est présenté, et il fallait à nouveau implanter une sonde. Là, j’avais plus fait que raconter : ils avaient été témoins, ils avaient entendu mon hurlement. J’ai même tressailli à l’émotion de Lucette, lorsqu’elle avait dit « qu’est-ce que je fais, je continue ? ». Je sentais comme elle était bouleversée de faire mal, ce qui était fort loin de ses intentions. J’avais demandé si une anesthésie générale n’était pas possible. Non, mais la légère ivresse procurée par le NO2, autrement dit, le gaz hilarant, oui. J’ai opté pour cette solution.
Mon visage s’est soudain trouvé captif d’un large masque transparent. Tout était devenu rose. Curieusement, je voyais le visage de Corelle écrasé à côté du mien sur le plastique, comme les enfants s’aplatissent la face sur une vitre pour faire des grimaces. J’ai compris qu’elle avait enserré doucement ma tête dans son bras. Elle m’a susurré doucement des choses dont je ne me rappelle plus. J’en ai été très ému. Ça tournait un peu dans ma tête.
Et c’était fini.
J’ai demandé :
– Ça y est ?
– Oui.
Je n’avais absolument rien ressenti. Je regardais, stupéfait, ce tuyau bien implanté dans mon zizi.
Après coup, j’ai compris que, par une manœuvre imaginaire, j’avais déplacé la figure de Corelle sur le côté. Si elle avait été placée comme elle l’a été effectivement dans la réalité, son visage écrasé sur le mien, séparé seulement par le masque, cela aurait signifié un rapprochement évoquant trop précisément l’amour. Mon respect a donc organisé cette petite manœuvre défensive qu’il pouvait se permettre : j’avais obtenu ce que je voulais, de l’amour. Au lieu de l’indifférence de ma mère, il y avait investissement. Un sujet était là, qui acceptait de donner plus que sa fonction. Un sujet, pour moi, acceptait d’être là comme sujet. Je lui en suis infiniment reconnaissant.
Et si le gaz a pu aider, pourquoi pas.

Richard Abibon | site internet | chaîne youtube
 Vendredi 11 février 2022

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Du 8 février au 15 février 2022 il a repris sa plume et publié une série de texte témoignant de ce que lui en tant que Sujet était en train de vivre.

Tuyaux 11 février 2022
Témoignage de Richard Abibon