Deuxième point 10 février 2022
Témoignage de Richard Abibon

Un point de hurlement où, cette fois, j’étais. Il parait que je risquais de faire un globe, une tension telle de la vessie pouvait se bloquer et de là, entrainer une occlusion urinaire. Comme d’habitude, je ne suis pas allé vérifier les termes techniques, j’ai bien d’autres choses à faire. Bref, je me retrouvais devant un problème atroce : la pose d’une sonde dans la vessie.
Pourquoi je le pose comme atroce, ce problème ?
Lors de l’ablation de mon rein en 2018, à l’hôpital Pompidou de Paris, je suis revenu à moi dans la salle de réveil muni d’un tel engin. Curieux, ça ne faisait pas mal. Je me sais sensible de cet endroit-là, pourtant. Ils ne me gardaient que 4 jours, pour autant que je me souvienne. A un moment, il a bien fallu l’enlever. Les soignantes m’avaient bien prévenu : ça fait mal. Elles s’y étaient prise à deux, une de chaque côté pour me tenir chacune un bras, encadrant l’opérante du milieu. Elle n’a rien dit, faisant mine de se préparer.
Elle a tiré d’un coup sec.
J’ai hurlé, faisant précéder l’exploit d’un « on peut hurler ici ? » avant de laisser échapper la quantité d’air nécessaire à gonfler un stade de tennis pour l’hiver. Ça avait été épouvantable. Je suis resté encore quelques minutes, pantelant entre les deux filles qui me soutenaient. C’était sans doute l’expérience de douleur la plus atroce de ma vie. A peine une seconde, mais quand même. Pourtant, cette autorisation que je demandais en début d’exercice ne cesse pas de m’interroger : comment puis-je garder tant d’humilité devant l’autorité lorsque des sensations aussi fortes m’agressent ? Pour l’instant, je ne sais pas.
Dans les jours suivants, vu que ma fonction urinaire normale avait du mal à se remettre en place, on me menaçait de la pose d’une nouvelle sonde. Ah non, ça, jamais plus !
Eh bien me revoilà au pied du mur.
Le même dispositif est revenu : une de chaque côté pour m’immobiliser et une, devant, pour opérer.
Elle a dit : « bon, j’y vais ».
J’ai vu l’embout de plastique se faufiler dans son étui de délicate chair rose.
Et ça a commencé à faire mal. J’ai commencé à hurler. Ça augmentait. J’ai hurlé plus fort. De plus en plus fort. Elle a dit : « aïe ! qu’est-ce que je fais, je continue ? ». Quelqu’un a répondu « allez, vas-y ! ». Pourtant j’avais eu peur qu’on lui dise le contraire. Je me souvenais des douleurs du retrait et en plus, il allait falloir recommencer ? ah non ! jamais plus ! jamais plus ça !
Alors elle a continué, avec encore plus d’énergie il me semble. Me tenant fermement la main, la douleur a franchi avec moi une haute marche d’escalier vers le bas. Ma voix a glissé sur le tapis de fourrure grise qui recouvrait la marche, se vidant soudain par une tonalité plus aigüe dans un espace à la Escher. Vous savez, ces tableaux étouffants où tout s’emboite, où le vide entre les personnages est rempli par l’image inversée de ces personnages ou objets eux-mêmes. Où les axes parallèles quadrillant le vide traversaient les corps en se rencontrant à ceux qui venaient en perpendiculaires offrant le spectacle d’un barbecue multidimensionnel.
J’ai pensé aux tourments que l’ont fait subir aux captifs dans certains films qui se détournent de moins en moins de ces horreurs. Ils ont raison. Il ne suffit pas de savoir que ça existe, il faut aussi avoir ressenti.
C’est fait.
J’ai pensé à un adversaire qu’Elizabeth 1ère avait fait enfermer dans une sorte de tonneau munie de profonds picots sur la totalité de sa surface. Elle lui parlait en ouvrant avec une clef une petite porte de bois permettant de dégager sa figure, libérant le malheureux quelques instants des pointes qui lui traversaient le visage. Après, elle refermait sans plus d’émotion que ça.
C’était comme ça : être transpercé de partout, et pas seulement en ce seul endroit crucial où le plastique transparent avait pénétré mon corps au lieu des origines.
Je vois ce lieu, parcouru d’un gros fil de laine noir et d’un autre plus petit, peut-être bleu, courbés, pas même gêné par l’étroitesse de l’espace. Fils empruntés à la machine à coudre de ma mère et représentant sa demande d’amour : « puisque tu as de bons yeux… enfile moi ce fil d’Ariane, afin que j’accepte ta semence filaire qui me fera engendrer un toi muni du trou qui lui manque. »
Mais c’est cela qui justement va diffuser la pénétration à l’ensemble du corps.
Et c’était fini.

Richard Abibon | site internet | chaîne youtube
Jeudi 10 février 2022

Pour lire davantage:

Du 8 février au 15 février 2022 il a repris sa plume et publié une série de texte témoignant de ce que lui en tant que Sujet était en train de vivre.

Adélaïde 10 février 2022
Témoignage de Richard Abibon