Adélaïde 10 février 2022
Témoignage de Richard Abibon

Vous avez bien compris : pour faire une représentation, il faut le trou du sentiment qui va autour, ce qui lui donne de l’intérêt pour le sujet, et si possible la représentation de ce sentiment lui-même. Mon hurlement est-il à rattaché à une simple sensation corporelle où à l’extrémité du sentiment qui ne trouve que cela pour se dire ? ou à un pont entre les deux ?
Pendant qu’Adélaïde me masse, on se cause gentiment. Elle m’interroge au sujet de ma fille qui vient de quitter la pièce, ce qu’elle fait, si elle a des enfants. A mon tour je la questionne.
– Vous avez quasi l’âge de ma fille alors ! Vous avez combien d’enfants ?
– Deux.
– Et leur prénom ?
– Jacqueline et François. Le choix du roi, comme on dit.
– Ah oui, le garçon en premier et la fille en second.
Un peu plus tard dans la conversation, je voudrais la faire revenir sur ses enfants. Comme je ne me rappelle plus le nom de ceux-ci, je risque l’un de ceux qui me traversent la tête :
– Dites-moi, avec Cédric et…
– Mon fils ne s’appelle pas Cédric, mais…
Elle se redresse du pied de lit sur lequel elle était accoudée, perplexe.
– C’était le prénom que mes parents m’auraient donné si j’avais été un garçon.
Il se trouve qu’Adélaïde est l’une des personnes dont j’ai le plus de mal à retrouver le prénom, bien que je sache tout à fait qui elle est dans la relation que je pourrais presque qualifier d’amicale qui, à présent, nous lie. Dès qu’elle entre dans la pièce, je me souviens, de ses interventions auprès de moi, pas toutes bien sûr, mais qui construisent une sorte de halo la détachant de l’environnement pour en bâtir « quelqu’un » de pas anonyme aux contours précis. Une représentation, entourée d’affect.
Ici, j’ai orné cette représentation du nom d’« Adélaïde » l’un des noms qui m’étaient tombés dessus au changement d’équipe dans le jeu de la recherche des identités.
Lors de son entrée suivante, alors même que d’autres personnes et ma fille squattent ma chambre, je me retrouve devant cette même incapacité à lui dire bonjour en son nom. Cette fois, tout le monde rigole. S’esclaffant, elle m’apostrophe :
– Cette fois vous êtes inexcusable, vu ce qui s’est passé lors de notre dernière rencontre. Sauf si vous vous rappelez de …
– Cédric ! le nom que vos parents vous auraient donné si vous aviez été un garçon.
Et là, je n’ai eu aucune hésitation.
Tout cela n’aurait-il pas quand même quelque rapport avec la canne de Louis XIV, en girations de glaces autour du vide, c’est-à-dire l’épingle qui doit se chercher le trou de l’aiguille dont elle manque ?
Au sein de la belle hilarité collective qui a suivi, Caramel se faufile dans le groupe pour tendre vers moi…
– …Le yaourt que vous avez demandé.
Je reste un peu perplexe avec mon yaourt dans les mains. Comment vais-je manger ce truc sans cuillère ?
– Ben, Caramel ?
Et je désigne mon autre main vide…
Elle sort alors malicieusement une cuillère de derrière son dos.
– Vous ne m’aviez demandé qu’un yaourt, pas de cuillère.
Encore une qui ne me donne pas la totalité dont j’ai besoin. Elle m’édifie une représentation du manque, en me faisant voir ce qui n’est pas là. Car dans la réalité, rien ne manque, elle a tout prévu. Notez que je n’ai pas dit le réel : le caractère volontairement humoristique dont elle a crémé son geste écrit que nous sommes dans la représentation. Et c’est une représentation de la réalité. Dans cette représentation, elle affecte de prendre les mots pour des choses : un yaourt, c’est un yaourt, rien n’a été dit de plus ; donc, c’est rien comme chose qui a surgit. Comme si l’absence du mot devait obligatoirement entrainer la suppression de la chose. Mais dans la représentation de la réalité, tout le monde sait bien qu’il faut une petite cuillère, il n’y a pas besoin de le dire. D’où : elle affecte de prendre le mot pour la chose au niveau du sentiment qui enrobe la représentation, ce qui la fait rester dans le champ de la représentation.
Dans mon histoire de l’épingle à laquelle il manque un trou, cela signifie qu’il manque l’objet féminin nécessaire pour produire l’aiguille apte à accueillir la reconnaissance de ma mère, que l’on pourra appeler son phallus si l’on veut, ou son amour, si l’on préfère. Ça suppose une castration dans la réalité, car ce n’est pas l’humour qui enrobe cette représentation, encore moins l’amour, mais une représentation première à effacer : « tu n’es qu’une merde ». C’est, encore une fois, la représentation d’un sentiment. Ce pourquoi je fuis ces ouvertures qui pourtant se présentent en guise de trou, des représentations du manque dans la réalité, soit, une castration.
La suppression progressive des dimensions évoque le resserrement sur lui-même dans le big-crunch de l’espace-temps. Déjà, sur la bande de Moebius, supprimer le dessus et le dessous, c’est supprimer les générations : je pourrais me substituer à mon père (dessus) pour m’engendrer fille (dessous : la dimension a été supprimée, c’est-à-dire que je suis à la fois le créateur et la créature).
Pour le reste, je ne sais pas encore.
Dans ce sens, l’amour si fort que je porte à ma fille pourrait être le déplacement d’une génération sur une fille à naître, elle en guise de moi de substitution, de moi en représentation, remplacement de la petite fille perdue de ma mère.

Richard Abibon | site internet | chaîne youtube
Jeudi 10 février 2022

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Du 8 février au 15 février 2022 il a repris sa plume et publié une série de texte témoignant de ce que lui en tant que Sujet était en train de vivre.

Premier Point . 9 février 2022
Témoignage de Richard Abibon