Point . 8 février 2022
Témoignage de Richard Abibon

J’aurais dû m’arrêter là-dessus. Et puis, il y a eu un « à la ligne ».
Depuis mon entrée aux soins palliatifs, j’ai effleuré deux fois la mort.
La première fois quand je suis tombé et que j’ai hurlé. Ou alors c’est quand j’ai hurlé et que je suis tombé. Je ne sais pas, je n’y étais pas vraiment. Je ne me souviens pas du cri. Je reviendrai sur ce moment. Néanmoins, trois vertèbres fracturées.
La deuxième fois quand mon organisme a renvoyé un smash à cette effraction du cancer par ce qu’ils appellent une décharge biologique. Je ne sais plus si c’est le bon terme, et j’ai franchement d’autres préoccupations que d’aller chercher. Bref, un bon 39.9 au-delà des lignes. De cela je ne souviens que de mon visage tout rouge dans l’écran éteint de la télévision, entouré de 4 figures médicales. Ils savent que ce n’est pas une infection, car j’en ai guéri spontanément sans antibiotique aucun.
Depuis je me heurte à un adversaire beaucoup moins efficace, le vide de celui qui n’a plus qu’à attendre la mort. Moins efficace ? oui, puisqu’on n’en meurt pas, et on n’a plus rien à imaginer pour l’avenir. C’est là où je me suis rendu compte que la lutte contre les petites (ou grandes, parfois) douleurs quotidiennes ne constitue pas un idéal, pas une orientation, pas un sens. Cette nuit, je me suis réveillé devant un grand vide. Je ne l’avais jamais rencontré celui-là. Devant, sur la route goudronnée menant vers le petit village, il n’y avait rien. Je ne voyais même pas l’intérêt d’y aller, à ce hameau sommairement représenté par la blancheur d’une petite maison et d’un clocher d’église. La route s’ornait même d’une unique belle pomme rouge pendue au fouillis vert uniforme seulement représenté par ses contours.
Je me retrouvais dans un dessin d’enfant. Je n’avais aucune envie de courir vers les interprétations habituelles, vers ce clocher qui fait rudement phallique, cette pomme qui s’invite comme le sexe d’Ève. Pourquoi s’y orienter si, dans le village, il n’y a plus personne ? Et puis, avec le zizi transpercé par une sonde, l’exercice ne provoque guère d’envie. Et puis, j’ai le sentiment d’être assis par terre, cul nu, comme ici finalement, puisque l’habit de malade ne comporte pas de pantalon. Ça me rappelle ces longues heures passés sur le pot où ma mère m’avait enjoint de rester. Moi, j’avais envie d’aller voir le monde qui se cachait derrière le paravent chinois, tout en restant dissimulé, je ne savais pas trop pour quoi.
A quoi bon toutes ces significations ? j’avais pris ma retraite au plan sexuel depuis pas mal de temps déjà. Je suis devant deux explications possibles : ou ce qui venait d’arriver n’avait aucune incidence sur les désirs inconscients, ou, cette fois, le désir se heurtait à un refoulement beaucoup plus coriace : au-delà de l’absence de l’objet, l’absence du sujet désirant, définitivement rejeté, non plus derrière le paravent, mais de l’ensemble du dessin. Peut-être y avait-il déjà de ça dans l’abcès au sein de ma mère, signification dernière à laquelle je résiste depuis 71 ans. A quoi bon, si, à la base elle ne voulait pas de moi ? ça donne un sens à ma vie, mais nihiliste. J’imagine l’inconscient de ma mère : « je lutte contre cette idée que je ne veux pas de toi, car tu es l’enfant d’un type qui m’a fait deux enfants dans le dos. En plus ce n’est pas une fille comme le premier enfant que ton père m’avait donné et qui est morte à trois jours. A la rigueur, ça aurait pu compenser, mais là… Je n’ai donc cessé de te rejeter derrière un paravent, celui derrière lequel on dissimule les cacas et les pensées tournant autour du caca. Parce que tu es une merde toi-même, comme ton père, vu ce qu’il m’a fait. »
L’ironie, c’est que je finis dans le caca, puisque la morphine constipe et qu’on doit m’infliger de douloureux lavements pour m’en débarrasser.
Simple coïncidence ? peut-être, mais je reste poursuivi par cette passion du sens, quitte à vouloir en mettre où il n’y en a pas. Parce que si je n’en mets pas, il n’y aura plus personne dans le village. J’aurais enfin accompli le désir de ma mère à mon égard. Rassurez-vous, c’est beaucoup plus complexe, et il y a eu au moins une période de ma vie où ma mère m’aimé, beaucoup et même beaucoup trop. J’y reviendrai. Le désir n’est jamais tout d’un bloc, il est toujours ambivalent.
Il n’empêche, même à l’état de coïncidence, la poursuite des significations, aussi trompeuses qu’elles soient, si elles le sont, semble nécessaire à apprécier la tasse de chocolat de la vie. Ma mère disait aussi que le chocolat constipe.
Mais surtout, s’il n’y a plus de sujet concepteur, je ne suis même plus là pour me concevoir, fusse dans une imagination qui n’est pas veine puisqu’elle m’a engendré. Sur la petite route près du pommier, j’étais saisi d’un immense sentiment de vide. C’est que, lors de mon arrivée en soins palliatifs, à moins que ce ne soit après mes deux récoltes aux champs de la mort, je me suis défait de tout. Je me pensais fini. Quand je me voyais tout rouge dans le miroir de la télé, il me semblait avoir entendu un médecin dire : « encore quelques jours… ». J’avais confié procuration à ma fille pour tous les comptes de ma banque. J’avais épuré les devis et les travaux restant à faire pour la maison. C’était un moment jubilatoire. On avait même fait, avec la famille et les copains, un « dernier apéro » avec du martini sans alcool pour moi. Les rires y sautaient comme des grenouilles sur les crackers.
J’avais quitté Facebook. Je ne regardais plus les infos à la télé. Je n’étais plus de ce monde. Façon dérisoire de se concevoir en croyant reprendre la capitainerie du petit port. Enfin, j’avais informé mes analysants de la situation, leur indiquant combien ils m’avaient apporté, tous. L’analyse ne pouvait plus se poursuivre, faute d’analyste, et je leur recommandais une collègue.
Ayant organisé ma propre disparition sociale. Je m’étais tué,
Du coup, en plus des petites et grandes douleurs dues aux effets secondaires des médicaments antidouleurs, la vie devenait impossible à vivre avec pour seul objectif, le néant.
Pas très motivant.
Mes négociations avec les Suisses étaient au point mort. Trois mois de réflexion incompressibles… non, mais, ils croient quoi eux ? j’ai tourné et retourné la possibilité d’obtenir un suicide assisté de manière illégale. J’ai fait une croix sur cette solution trop risquée pour l’entourage.
Ah oui, j’ai oublié de vous dire : les médecins d’ici, d’accord avec moi jusqu’à la limite de la légalité, ont cessé tout traitement curatif, du cancer et des infections ou autre maladie intercurrentes. Ils ne soignent que la douleur, y compris si certaines de ces médications pourraient amener des effets nocifs pour le reste de mon organisme. J’en profite pour rendre hommage à leur compétence, à leur bienveillante humanité, ainsi qu’à tout le personnel de ce service, qui prend le temps d’écouter.
Après qu’un lavement m’ait débarrassé d’au moins 35 kg de merde qui me tendait le ventre jusqu’à le faire péter (sic), j’ai même résolu de ne plus bouffer. D’autant que plus rien ne passait. Rien ne sort, rien ne rentre. Coïncidence encore ? il s’est avéré que j’ai une mycose langue-palais-œsophage. J’ai beaucoup repensé à un malade de l’Hôpital de saint Vaury, qui était encore pire que moi, présentant le paysage d’une femme enceinte de 9 mois. J’ai eu l’occasion de repenser à bien des gens que j’avais rencontré en ces lieux. J’y reviendrai : ça fait partie des questionnements que ça a pu faire avancer chez moi, et que je souhaite transmettre.
Oui, car il m’est alors venu à l’idée de me remettre au monde en lui donnant de mes nouvelles et l’informant des réflexions que cela remue chez moi. C’est un objectif, à court termes certes, mais c’en est un. Car ne plus manger risque de me faire perdre ma lucidité et ça, je ne veux pas. Transmettre va me permettre de me tenir encore un peu droit jusqu’à ce que je ne le puisse vraiment plus.

Richard Abibon | site internet | chaîne youtube
Mardi 8 février 2022

Pour lire davantage:

Du 8 février au 15 février 2022 il a repris sa plume et publié une série de texte témoignant de ce que lui en tant que Sujet était en train de vivre.

Peur du manque
Une histoire de bonbons