Introduction : Le cadre des échanges
Nous voici réunis pour explorer, lors de cette septième séance, la manière dont les croyances et les traces familiales nous lient, nous orientent, parfois à notre insu. L’objectif n’est pas de théoriser, mais de laisser émerger, par la parole libre et associative, ce que ces héritages produisent en nous.
Cette synthèse reprend le verbatim des échanges, anonymisé et organisé par thématiques, sans interprétation. Elle met en lumière l’analyse collective telle que je l’ai comprise. Chaque personne présente peut bien sûr compléter, amender ou nuancer ce qui suit.
1. Cadre et objectifs des séances : Explorer les traces vivantes
Les séances s’articulent autour d’une hypothèse centrale : les croyances ne s’héritent pas comme un bien figé, mais comme un réseau de traces vivantes. Ces traces prennent la forme de mots répétés, de silences lourds, de gestes hérités, de récits familiaux, ou encore de rêves qui resurgissent. Elles agissent en nous, souvent sans que nous en ayons conscience, et influencent nos façons de croire, d’aimer, de nous situer dans le monde.
L’enjeu n’est pas de construire une théorie, mais de laisser la parole circuler pour voir où elle nous mène. Chaque séance part des traces écrites des échanges précédents, validées collectivement, avant d’aborder un nouveau pan de la transmission. L’idée est de faire le lien entre ce qui a été dit, ce qui a été vécu, et ce qui reste à explorer.
Un point revient souvent : la transmission ne se limite pas à la famille biologique. Elle passe aussi par les figures symboliques (un analyste, un maître, un courant de pensée), par les institutions (l’école, la fonction publique), ou par la société elle-même (le racisme, les injonctions sociales). Elle se joue dans l’intime comme dans le collectif.
2. Transmission familiale et loyautés inconscientes
2.1. Silences et non-dits : Les cases vides de l’histoire
Les silences familiaux pèsent autant que les mots. Ils créent des cases vides dans l’histoire personnelle, des trous qui questionnent, qui angoissent, ou qui, au contraire, libèrent.
- Des origines effacées : Un parent qui change de prénom pour rompre avec son passé, un grand-père dont on ignore tout, une langue maternelle jamais transmise. Ces absences laissent des traces : un sentiment de manque, une colère face à l’impossibilité de savoir, ou une culpabilité à l’idée d’avoir “trahi” une lignée en ne la portant pas.
- Des secrets de famille : Un métier honni (comme boucher), une violence transgénérationnelle (un arrière-grand-père violeur), une honte sociale (une mésalliance). Ces secrets se transmettent malgré le silence, par des comportements, des rêves, ou des maux inexpliqués.
- La honte comme héritage : Certains portents la honte de leurs ancêtres comme un fardeau invisible. D’autres la transforment en révolte ou en création (ex. : écrire, analyser, transmettre autrement).
“Je porte son sang. Est-ce que moi aussi, je ne serais pas une violeuse en puissance ?”
“Mon père n’a jamais fumé, bu, il a toujours pris soin de lui. Pourtant, il nous a transmis quelque chose : cette culpabilité qui nous ronge.”
2.2. Loyautés et conflits internes : Entre amour et haine
La loyauté envers un parent, une lignée, ou une croyance peut paralyser comme elle peut sauver. Elle se manifeste de multiples façons :
- Loyauté comme devoir : Rester aux côtés d’un parent jusqu’à sa mort, défendre un proche malgré ses défauts, ou encore taire sa propre souffrance pour ne pas le blesser.
- Loyauté comme prison : L’impossibilité de critiquer, de dire “tu es une connasse” ou “je t’aime”, par peur de trahir ou de briser un lien. Certains expriment plus facilement la haine que l’amour, comme si la loyauté les empêchait d’accéder à leur propre vérité.
- Culpabilité et autodestruction : Quand un parent a rompu une loyauté (ex. : changer de nom, rejeter une origine), ses descendants peuvent en payer le prix, comme si la dette symbolique se transmettait. La culpabilité peut mener à des comportements autodestructeurs (addictions, échecs répétés) ou, au contraire, à une quête de réparation.
“J’ai répété des trucs de ma mère sans m’en rendre compte. Pendant 50 ans, j’ai cru les haïr. Aujourd’hui, je me demande : est-ce que je ne pourrais pas aussi les aimer ?”
“Ma loyauté envers ma mère m’a empêchée de dire : ‘Mais quelle salope !’ Pourtant, ce mot m’a libérée.”
- Rêves et symboles : Les rêves révèlent souvent ce que le conscient tait. Un rêve de viol peut renoyer à un trauma familial refoulé ; une guêpe qui pique, à un interdit transgressé ; une église barricadée, à un conflit entre filiation biologique et filiation de pensée.
“Dans mon rêve, mon arrière-grand-père fracassait la porte de mon appartement et me violait. Plus tard, en séance, j’ai compris que c’était lui, ce grand-père dont on ne parlait jamais.”
2.3. Transmission et choix : Ce qu’on porte, ce qu’on rejette
La transmission n’est pas une fatalité. Elle offre aussi une marge de manœuvre : la psychanalyse permet d’identifier ce que l’on porte, ce qu’on transforme, ce qu’on laisse tomber: et ça ça apaise.
- Héritage subi vs. héritage choisi : Certains schémas se répètent malgré nous (ex. : reproduire les erreurs parentales). D’autres, on décide de les assumer, de les détourner, ou de les transmettre autrement.
- La question de la légitimité : “Suis-je légitime à être moi, sans l’aval de mes parents, de mes maîtres, de la société ?” La transmission peut être libératrice (ex. : se sentir enfin autorisé à exister) ou étouffante (ex. : se sentir prisonnier d’un rôle).
- Transmettre à son tour : Comment parler à ses enfants de ce qui nous a été transmis ? Faut-il tout dire ? Faut-il protéger ? Chaque famille trouve son équilibre entre silence et parole.
“Avec mon fils, j’ai appris à dire : ‘Voilà ce que j’ai vécu.’ Pas pour lui donner une recette, mais pour lui montrer que lui aussi peut parler.”
3. Transmission et identité : Qui suis-je dans ma lignée ?
3.1. Origines et appartenance : Le poids du nom, de la peau, du territoire
L’identité se construit en partie à travers ce qu’on nous renvoie : un nom, une couleur de peau, un accent, un territoire. Ces marqueurs peuvent être sources de fierté, de honte, ou de conflit.
- Le nom comme héritage :
- Un nom qui ne correspond pas à son identité (ex. : changement de nom de famille).
- Un nom changé pour s’intégrer ou pour rompre (ex. : Mohamed devient André).
- Un nom porté comme un pouvoir (ex. : être la seule à porter le nom du père) ou comme un fardeau (ex. : un nom associé à une histoire douloureuse).
- La couleur de peau comme stigmate :
- Être identifié comme “noir” ou “rebeu” dans une société blanche, avec les injonctions qui vont avec (“Il faut être fort parce que tu es noir”).
- Subir des remarques racistes ou des discriminations (ex. : un jeune homme noir qui ne décroche aucune visite pour un appartement).
- Revendiquer ou rejeter son apparence, selon les contextes.
“Quand j’étais jeune, on me demandait : ‘Tu viens d’où ?’ Aujourd’hui, je suis prof, on ne me le demande plus. Mais le racisme, lui, n’a pas disparu.”
- Le territoire comme mémoire :
- Se sentir “chez soi” dans une région ancestraire, comme un retour à la maison.
- Avoir l’impression d’y avoir vécu dans une autre vie (ex. : un sentiment de familiarité en visitant un village libanais pour la première fois).
- Chercher ses racines pour combler un vide (ex. : partir au Congo pour rencontrer sa famille paternelle).
3.2. Langue et culture : Ce qui se transmet (ou pas)
La langue est un marqueur puissant de la transmission. Elle peut être un pont ou un mur.
- Refus de transmettre une langue :
- Un père qui n’enseigne pas le hollandais ou le lingala à ses enfants, associant cette langue à un milieu social inférieur ou à une honte.
- Une grand-mère qui parle mal le français, moquée par sa famille, et dont les petits-enfants ignorent la langue maternelle.
- Perte de la langue comme symbole de coupure :
- Ne pas comprendre les mots de sa grand-mère, découvrir trop tard leur sens (ex. : “rotte, rotte” = “mon Dieu” en hollandais).
- Apprendre d’autres langues en compensation (ex. : aimer les langues en réaction à l’interdiction d’en apprendre une).
- La langue comme résistance :
- Revendiquer une langue pour affirmer son identité (ex. : apprendre le lingala pour se reconnecter à ses origines).
- Transmettre une langue à ses enfants comme acte politique.
“Mon père a refusé de me parler hollandais. Aujourd’hui, je me demande : est-ce qu’on m’a interdit d’apprendre, ou est-ce que je n’ai pas voulu savoir ?”
3.3. Transmission et société : Le poids des étiquettes
La société attribue des identités, des rôles, des attentes. Ces attributions peuvent renforcer ou entrer en conflit avec ce qu’on porte en soi.
- Être réduit à une origine :
- “D’où tu viens ?” : une question qui peut blesser (ex. : se sentir réduit à sa couleur de peau) ou intriguer (ex. : chercher à comprendre son histoire).
- Le racisme ordinaire : des remarques, des discriminations, qui rappellent qu’on n’est pas “comme les autres”.
- Les injonctions sociales :
- “Il faut être fort” (pour un Noir), “Il faut réussir” (pour un enfant d’immigré), “Il faut taire ta souffrance” (pour une femme).
- Intérioriser ces injonctions peut mener à des comportements autodestructeurs (ex. : se saboter pour ne pas “trop réussir”).
- La transmission comme résistance :
- Parler de ce qu’on subit (ex. : manifester contre le racisme, écrire sur son expérience).
- Créer pour exister (ex. : l’art, la psychanalyse, l’engagement politique comme moyens de reprendre le contrôle sur son récit).
“Dans ma lignée, il y a probablement quelqu’un qui a contribué à la traite des Noirs. Et ça, ça m'effraye, de moi, de ma lignée. Je porte ça. Mais je ne suis pas tout entière ma lignée. Je suis moi, la fille moi même, qui donne du sens à ma vie.”
4. Transmission et psychanalyse : Dénouer les héritages
4.1. Le rôle de l’analyste : Une transmission subjective
La psychanalyse est un espace où la transmission se joue autrement. L’analyste n’est pas un maître qui transmet un savoir, mais un témoin qui permet à l’analysant de découvrir ses propres traces.
- Se sentir “fille spirituelle” ou “héritier” d’un analyste :
- La peur d’être assimilé à son analyste (ex. : “Si je suis trop associée à Richard, on va me taper dessus comme lui”).
- La fierté d’appartenir à une lignée de pensée (ex. : “Je suis dans la lignée de Richard, et ça me construit”).
- La dette symbolique :
- Comment assumer ce qu’on a reçu de ses maîtres, de ses analystes, sans se perdre soi-même ?
- “Je ne suis pas Richard, je ne suis pas Guy Robert. Je suis Moi. Pourtant, ils continuent de vivre en moi.”
4.2. Mécanismes de transmission en analyse
- La parole comme outil :
- Nommer ce qui n’a pas été dit (ex. : “Mon père est un connard” / “Je l’aime”).
- Écouter l’autre pour comprendre son propre héritage (ex. : un patient qui pleure en entendant le récit d’un analysant sur l’esclavage).
- Les rêves comme révélateurs :
- Un rêve peut condenser des générations de transmission (ex. : un rêve de guerre de chapelle = conflit entre filiation biologique et filiation de pensée).
- Travailler ses rêves permet de dénouer des loyautés inconscientes.
- La transmission par l’écriture :
- Écrire pour fixer ce qui a été dit, pour partager une analyse collective, pour transmettre à d’autres.
“Richard me disait : ‘Tu ne peux pas transmettre avec des mots seulement. Il faut un échange subjectif.’ Aujourd’hui, je comprends : la transmission, c’est aussi ce qui se joue entre nous, ici.”
4.3. Transmission et institutions : Le poids des systèmes
Les institutions (famille, école, État) transmettent aussi des normes, des attentes, des violences.
- L’école comme productrice de “ressources humaines” :
- “L’Éducation nationale, c’est un très bon producteur de ressources humaines pour aller travailler. Mais il y a aussi des enseignants qui accueillent la subjectivité des élèves.”
- La fonction publique comme moule :
- “On ne demande pas aux hauts fonctionnaires d’être excellents, mais malléables.”
- Quitter une institution (ex. : démissionner de la fonction publique) peut être un acte de libération, mais aussi de deuil (ex. : “J’ai mis 5 ans à faire le deuil de ma lignée de travailleurs sociaux”).
- La société comme miroir :
- Les discriminations systémiques (racisme, sexisme) rappellent que la transmission ne se limite pas à la famille. Elle est aussi collective.
5. Transmission et création : Mettre au travail les héritages
5.1. L’art comme exutoire
- Écrire, peindre, rêver pour explorer ses traces.
- Créer pour transmettre autrement (ex. : un dessin, un poème, un article de blog).
- L’art comme résistance : contre l’oubli, contre les silences, contre les étiquettes.
“Quand j’écris, je me sens moins seule avec mes questions. Et si ça peut aider d’autres à parler, alors ça vaut le coup.”
5.2. Les échanges subjectifs : La parole qui libère
- Parler à ses enfants de ce qui a été vécu, sans tout dire, sans tout taire.
- Écouter l’autre pour comprendre son propre héritage (ex. : un enfant qui exprime sa souffrance permet à un parent de comprendre la sienne).
- Le groupe comme miroir :
- Les échanges collectifs révèlent des structures communes (ex. : “On n’est pas seul à avoir des trous dans son histoire”).
- La parole circule, s’enrichit, et permet d’avancer ensemble.
“Quand mon fils m’a dit : ‘Toi aussi ?’, j’ai compris qu’on pouvait enfin en parler de Sujet à Sujet.”
6. Questions transversales : Les défis de la transmission
- Comment choisir ce qu’on transmet ?
Entre héritage subi et héritage choisi, comment trier, transformer, assumer ? - Que faire des cases vides ?
Comment vivre avec des parts d’histoire non dites, oubliées, ou cachées ? - Comment se construire quand on porte des loyautés contradictoires ?
Aimer et haïr un parent, être fier et honteux de ses origines, vouloir rompre et vouloir appartenir. - Transmission et liberté : Peut-on s’extraire totalement de son héritage ?
Faut-il le faire ? À quel prix ? - Transmission et mort symbolique :
Quand les derniers à se souvenir d’un ancêtre disparaissent, que reste-t-il de lui ? Comment garder vivantes les traces du passé ?
Conclusion : Vers une transmission consciente
Ces échanges ont révélé une structure commune : la transmission est à la fois un fardeau et une ressource. Elle peut enfermer (par les silences, les loyautés, les culpabilités) ou libérer (par la parole, la création, la prise de conscience).
- Ce qui émerge :
- Une excitation face aux mystères et aux points d’interrogation (“Ces trous dans l’histoire sont à la fois frustrants et stimulants”).
- Une solidarité dans le partage (“Je ne suis pas seule à me poser ces questions”).
- Une volonté de transmettre autrement : par l’écriture, par l’art, par la psychanalyse, par l’engagement.
- Perspectives pour la suite :
- Explorer comment on peut croire qu’un autre ne nous parle pas (ou nous ment), et ce que cela produit en nous.
- Publier les écrits des séances comme moyen de perpétuer une lignée de pensée (ex. : revue Ouverture).
- Réfléchir à l’année prochaine : comment poursuivre ce travail collectif ? Comment transmettre ce qui a été exploré ?
“La transmission, c’est comme un parapente dans le dos : on a peur de sauter, mais une fois qu’on y est, on se rend compte qu’on peut voler.”
Note finale :
Cette synthèse est une proposition de lecture des échanges. Elle n’a pas vocation à être exhaustive, mais à mettre en lumière les liens entre les interventions, les résonances entre les histoires, et les questions qui traversent le groupe.
Chacun·e peut bien sûr compléter, amender, ou nuancer ce qui a été écrit.
Détails Pratiques
Dates des rencontres : 20 septembre 2025, 18 octobre 2025, 15 novembre 2025, 17 janvier 2026, 21 février 2026, 21 mars 2026, 18 avril 2026, 16 mai 2026.
Heures : De 16h à 18h (heure française).
Pour lire l'ensemble des travaux
- L’argumentaire et inscription : cliquez ici
- Point d’étape: cliquez ici
- Première séance: Autour du croire cliquez ici
- Seconde séance: Croire & Parole cliquez ici
- Troisième séance: Croire & Foi cliquez ici
- Quatrième séance: Croire & corps cliquez ici
- Cinquième séance: Comment croit-on encore qu’on appartient à sa mère à 50 ans ? cliquez ici
- Sixième séance : « Le père, ce tiers qui déplace les croyances » cliquez ici
- Septième séance: « Croire en les traces issues de sa lignée : Transmission, loyautés et rébellions » cliquez ici
Christine Jeudy | Psychanalyste | Besançon