Besançon, le 21 décembre 25
Cher ami,
Je t'écris encore, en reprenant le fil là où je l'ai laissé, comme on continue une conversation qui n'a pas cessé de travailler malgré l'absence de réponse. En t'écrivant ces deux premières lettres, je me rends compte que je tourne autour de quelque chose sans encore l'attraper tout à fait. J'ai parlé d'un lieu, puis de ce qui s'y pratique. J'ai décrit des scènes, des ajustements, des manières de faire qui permettent au commun de tenir sans se figer. Mais au fond, ce que je cherche encore à saisir, c'est ce qui se joue dans l'entre-deux. Là où ni l'individuel ni le collectif ne prennent toute la place. Tu sais combien cette question m'importe, et combien elle a traversé nos échanges depuis longtemps. Ce n'est pas seulement une affaire d'organisation ou de formes sociales, mais une question plus délicate : comment des subjectivités peuvent-elles se dire, se transformer et entrer en relation sans être absorbées par le collectif, ni assignées d'avance à une place, un rôle ou une identité ? Si je reviens encore au 97, ce n'est pas par attachement au lieu, ni par souci d'exemplarité. C'est parce que j'y observe, jour après jour, des situations ordinaires où quelque chose se joue précisément à cet endroit fragile : dans la manière dont la parole circule, se suspend, se reprend, et produit des effets qui ne sont ni immédiatement visibles ni totalement maîtrisables. Ce que je voudrais travailler avec toi maintenant, c'est cela : le dialogue non comme méthode, ni comme outil de régulation, mais comme condition même du commun. Non pas le dialogue qui vise l'accord, mais celui qui permet à des voix hétérogènes de coexister sans se neutraliser. Tenir la polyphonie, en somme. Et voir ce que cela fait, à la fois aux sujets et au collectif.
Au 97, je ne me pose jamais cette question de manière abstraite. Elle se présente d'elle-même, dans des gestes simples, souvent minuscules, dès qu'une personne passe la porte. Accueillir quelqu'un qui ne sait pas très bien pourquoi il est là, laisser une parole émerger sans chercher à l'orienter, accepter qu'un malaise soit dit sans tenter de le résoudre immédiatement, c'est là que tout commence. La plupart du temps, les personnes arrivent sans statut clair, ou avec des statuts multiples, parfois contradictoires. Elles sont à la fois habitantes du quartier, usagères, bénévoles, professionnelles, passantes. Rien, dans le lieu, ne vient trancher cela d'emblée, et surtout rien ne décide à leur place depuis quelle position elles sont autorisées à parler. Cette possibilité tient beaucoup à la manière dont la fonction de conciergerie est habitée au 97. Je dis « habitée » à dessein, parce qu'il ne s'agit pas d'un rôle figé ni d'une place attribuée une fois pour toutes. Plusieurs d'entre nous revêtent ce vêtement-là, selon les moments, les présences, les situations. Tu sais bien qu'il ne s'agit ni d'organiser, ni d'orienter, encore moins de faire tenir quoi que ce soit. C'est plutôt une manière d'être là, au seuil, de rester disponible sans savoir à l'avance ce qui va se dire ni ce que cela va produire.
Être suffisamment présent·e pour que quelqu'un ose parler, mais suffisamment en retrait pour que cette parole ne se sente ni attendue ni dirigée.
Cela suppose d'accepter de ne pas comprendre tout de suite, de ne pas répondre, de laisser une phrase inachevée, un silence un peu long, une hésitation qui cherche son chemin.
Très concrètement, cela se joue dans des moments presque insignifiants. Quelqu'un s'arrête, dit quelques mots, puis se tait. L'un·e de nous pourrait relancer, interpréter, proposer une piste. Le plus souvent, il n'en est rien. Quelqu'un reste là, écoute, ne referme pas. Parfois, la personne reprend. Parfois non. Rien n'est garanti. Il arrive aussi que cette parole ne revienne que plus tard, ailleurs, dans un autre contexte, portée par quelqu'un d'autre. C'est ce temps-là que la conciergerie, lorsqu'elle est assumée ainsi, cherche à ne pas refermer. Non par principe, mais parce que l'expérience a montré que dès que l'on cherche à conclure trop vite, quelque chose se fige. Cette posture n'efface évidemment ni les écarts, ni les rapports de pouvoir, ni les différences d'aisance ou de langage. Elles sont bien là. Mais elle empêche qu'ils décident d'emblée qui peut parler et comment. Une personne peut rester silencieuse longtemps sans être disqualifiée. Une autre peut parler trop, puis peu à peu apprendre à laisser de la place. Tout cela se fait sans programme, sans pédagogie explicite, dans un équilibre toujours instable. Il suffit parfois d'un mot de trop, d'une interprétation hâtive, pour que la parole se retire. Et à l'inverse, il suffit parfois de ne rien faire pour qu'elle trouve une forme. Ce travail sur la parole et ses suspensions ne reste pas diffus. Il trouve un appui très concret dans certains temps collectifs, en particulier dans la vie coopérative et au moment du billet d'humeur. Ce temps-là n'est pas fait pour organiser, décider ou trancher. Il sert d'abord à sentir. Sentir où chacun se situe, ce qui rapproche, ce qui éloigne, ce qui frotte. Les affects y circulent avant les positions. Une fatigue, un agacement, une inquiétude, un enthousiasme peuvent être dits sans être immédiatement traduits en problème à résoudre. J'y vois souvent quelque chose de proche de ce qui se joue dans un banc de poissons. Ce n'est pas une direction commune qui est cherchée, mais un ajustement de la distance. Trop près, et ça heurte. Trop loin, et le collectif se défait. Dire ce qui affecte permet de rendre perceptible cette distance entre les uns et les autres, sans chercher à la réduire immédiatement. Tant que cette dimension affective n'est pas reconnue, toute tentative d'organisation sonne faux. Lorsqu'elle peut être éprouvée et partagée, quelque chose peut ensuite se mettre en forme, plus tard, autrement.
Je ne tiens pas toujours cette posture. Pas toujours de la même manière, pas tout le temps. Parfois, c'est l'élan de vouloir aider trop vite, de vouloir sauver. D'autres fois, c'est plus rugueux : une irritation, une impatience, le sentiment que l'autre est à côté, inefficace, incapable de voir ce qui, pour moi, semble évident. Avec le temps, je sais aussi que ces mouvements parlent souvent davantage de mes propres limites que de celles de l'autre. À ces moments-là, je rejoue des choses qui m'appartiennent, des scènes anciennes, des exigences, des impuissances qui ne concernent pas la situation présente. Cela, je sais que ça se travaille ailleurs : en analyse, pas en passant à l'acte, ni en venant encombrer l'autre avec mes affaires. À cela s'ajoute parfois la culpabilité. Elle aussi raconte quelque chose de moi. Elle peut rester en arrière-plan ou bien se transformer en une angoisse plus envahissante : ne plus savoir si le lien tient encore, si je compte toujours un peu pour l'autre. Ce n'est pas tant une demande d'amour qu'un besoin de vérifier que je n'ai pas tout abîmé. Et là, je peux devenir pénible. Scruter une réponse, un silence, une inflexion. Chercher à comprendre comment l'autre me parle encore, ce que j'ai touché, ce que j'ai déplacé ou non. Me contorsionner pour rester assurée que le lien existe toujours. J'en fais moins avec le temps, mais je connais bien cette version de moi, trop vigilante, trop inquiète, trop présente.
Un jour, ma fille a cassé une assiette en l'essuyant. Elle s'est mise à pleurer et m'a dit combien elle aurait voulu revenir en arrière pour que rien ne soit cassé, tout en sachant que c'était impossible. Je l'ai comprise immédiatement. Cette impossibilité-là, je la connais bien. Celle de ne pas pouvoir défaire ce qui a eu lieu, même lorsqu'on le regrette sincèrement. Ce jour-là, j'ai tenté d'être la mère que j'aurais aimé avoir. Je lui ai parlé de cet art venu d'Orient qui consiste à recoller les poteries brisées en soulignant les fissures avec de l'or. Non pour effacer la casse, mais pour faire apparaître la fêlure autrement.
La fêlure devient précieuse. Non pour être comblée, mais parce qu'elle remet de l'espace. Elle rappelle que je ne suis pas l'autre. Que je ne peux ni voir à sa place, ni faire à sa place.
Je crois que cette image de la casse me revient souvent lorsque je regarde ce qui se joue dans le lien. Il y a d'abord ce qui se passe en moi : une irritation, parfois une impatience, l'impression que les choses n'avancent pas, que ce qui devrait être fait ne l'est pas, ou pas correctement. Dans ces moments-là, je peux me raconter, souvent en silence, que les autres ne voient pas, ne savent pas faire, qu'ils sont à côté. Cette idée-là m'appartient. Elle parle de mes attentes, de mon tempo, de la manière dont je regarde la situation depuis un point très situé. Et puis il y a le réel. Ce qui se passe effectivement, indépendamment de ce que j'en pense. Ce que je croyais absent se fait. Ce que je pensais devoir corriger se déploie autrement. Parfois plus lentement. Parfois à contretemps. Parfois selon une logique que je n'avais pas vue, simplement parce que j'étais rivée à la mienne. L'autre trouve un chemin que je n'avais pas vu. L'après-coup arrive alors, et il est souvent rude : ce que je prenais pour une lecture juste de la situation me revient comme un rappel sec. Non parce que l'autre aurait eu raison contre moi, mais parce que mon regard était pris dans un filtre trop étroit. La culpabilité surgit là, liée à cette cassure imaginaire : le sentiment d'avoir voulu savoir pour l'autre, penser pour l'autre, occuper une place qui n'était pas la mienne. Et c'est précisément à cet endroit que la fêlure devient précieuse. Non pour être comblée, mais parce qu'elle remet de l'espace. Elle rappelle que je ne suis pas l'autre. Que je ne peux ni voir à sa place, ni faire à sa place. À cet endroit-là, je peux être désolée. Pas pour effacer ni réparer à tout prix, mais pour reprendre ma part, reconnaître ce qui s'est joué, entendre ce que cela a pu produire chez l'autre, et déplacer quelque chose de mon côté. Pas pour faire mieux. Pour faire autrement.
Il y a sans doute une raison pour laquelle cette question du sujet parlant revient ici avec autant d'insistance. En l'écrivant, je me rends compte combien elle est traversée par ce que nos échanges ont rendu possible pour moi. Ta manière d'accueillir ma parole, sans la saisir, sans la corriger, sans chercher à en tirer autre chose que ce qu'elle pouvait produire d'elle-même. Parfois tu ne disais presque rien. Un sourire, un regard, une présence attentive. Et pourtant, cela suffisait à me mettre au travail. Sans doute y avait-il là une part de projection, le savoir que je t'attribuais, la place que je te prêtais. Mais l'effet, lui, était bien réel. Quelque chose se déplaçait. Je repartais autrement. C'est peut-être cela que je cherche, encore, à comprendre et à transmettre.
Comment une parole peut être reçue de manière suffisamment pleine pour qu'elle fasse travail, sans être reprise, interprétée ou validée. Comment ce type d'accueil produit du sujet, de la pensée, du mouvement.
Et comment, à partir de là, quelque chose du commun devient possible. Non pas comme un idéal à atteindre, mais comme un effet fragile, toujours recommencé, d'une parole qui a trouvé où se poser. Si je poursuis cette écriture, c'est aussi pour rester en conversation avec toi, malgré tout. Pour laisser cet espace ouvert où ma parole continue de se risquer, de se transformer, de chercher sa justesse. Dans la prochaine lettre, je déplacerai encore le regard, vers ce que ce travail de la parole produit pour celles et ceux qui passent la porte du 97 : comment un sujet en vient, peu à peu, à se sentir autorisé à parler, à prendre place, à contribuer. Ce sera une autre manière de prolonger ce que nous avons tant travaillé ensemble.
Je te laisse avec cela, simplement. En attendant la suite.
Christine Jeudy | Psychanalyste | Besançon
Pour lire l'ensemble des lettres:
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 1: Le 97 comme territoire de commun
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 2: Ce qui fait tenir le commun
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 3: De l’effet d’une écoute
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 4: Du sujet parlant au possible du commun
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 5: De la parole au commun, l'émergence d'une gouvernance territoriale
- Lettre à un ami: le tiers-lieu comme fonction territoriale 6: Tenir les limites du commun