Besançon, le 20 décembre 2025
Cher ami,
Je t'écris encore, comme on poursuit une conversation dont on sait qu'elle ne répondra pas tout à fait, mais dont le mouvement reste nécessaire. Ce que je t'ai raconté dans la lettre précédente continue de travailler en moi, et c'est depuis cet après-coup que je déplace légèrement la focale. Pas pour dire autre chose, mais pour regarder autrement.
Après avoir parlé du 97 comme d'un territoire de commun inscrit dans Battant, je me rends compte que le point d'attention se déplace. Ou plutôt qu'il se situe en dessous de ce qui se voit. Dans ce qui fait tenir le commun dans le temps. Non pas le lieu en tant que tel, mais ce qui s'y pratique. Non pas l'espace, mais ces régimes d'action discrets, ces ajustements continus, ces manières de faire qui permettent au commun de ne pas se figer, et que l'on ne remarque souvent que lorsqu'ils viennent à manquer.
Au 97, cela se donne à voir très concrètement dans le fait que rien n'est assigné d'avance. Les personnes passent la porte sans mandat, sans rôle, souvent sans projet formulé. Elles arrivent parce qu'elles ont vu de la lumière, entendu parler du lieu, ou simplement été intriguées par ce qui déborde sur le trottoir. Cette absence d'assignation n'est pas un flou organisationnel : elle constitue une condition de possibilité du commun comme pratique. Elle permet que l'entrée dans le lieu ne soit pas déjà une prise de position, mais une disponibilité.
Car il ne s'agit pas ici du commun comme espace, mais du commun comme pratique.
Je le vois bien au 97 : le commun n'apparaît jamais comme un état atteint une fois pour toutes. Il ne se donne pas comme une forme stabilisée que l'on pourrait préserver ou reproduire. Il se fabrique dans le temps, par reprises, par déplacements, par une attention constante portée à ce qui circule et à ce qui se bloque.
Cette attention ne va pas de soi. Elle est soutenue par des fonctions et des dispositifs précis. La fonction de conciergerie, par exemple, n'organise pas le collectif et ne décide pas à sa place. Elle agit comme une fonction de seuil : accueillir, écouter, traduire ce qui se dit à bas bruit, repérer quand une difficulté relève d'un vécu singulier ou commence à engager le collectif. Elle rend possible l'émergence de la parole sans la forcer, et oriente vers les espaces où cette parole peut être reprise. Sans ce travail discret, beaucoup de tensions resteraient privatisées, et le commun s'éroderait sans bruit.
Instituer, dans ce sens, n'est pas ériger une structure. C'est un verbe. C'est ce geste toujours recommencé qui consiste à tenir un cadre vivant, issu de l'usage, soutenu par la parole, et toujours susceptible d'être réajusté. Au 97, cela prend la forme très concrète de la vie coopérative : non pas un organe de décision central, mais un espace où ce qui se vit dans l'usage peut être mis en mots, partagé, parfois laissé en suspens.
Pour tenter de dire ce déplacement, il m'arrive de m'appuyer sur des images qui ne viennent pas du champ social, mais qui éclairent pourtant très bien ce que j'observe. Je pense souvent aux bancs de poissons, à ces formes collectives capables de se déplacer, de se contracter, de se déployer sans chef, sans plan, sans centre de décision. Ce qui frappe, quand on les regarde longuement, ce n'est ni leur ordre ni leur désordre, mais le fait que le mouvement ne cesse jamais. Dès que le mouvement se fige, le banc cesse d'exister comme tel.
Cette image résonne fortement avec ce qui se joue dans les temps de vie coopérative du 97. Le vendredi midi, par exemple, n'est pas un moment de gouvernance au sens classique. C'est un repas presque comme les autres, où se croisent celles et ceux qui sont là. Presque, parce qu'il ouvre aussi un espace où peuvent apparaître des paroles qui, autrement, resteraient diffuses : un malaise, un agacement, une envie, un désir de proposer quelque chose. Le temps du « billet d'humeur » n'a pas pour fonction de produire des décisions, mais de rendre audible ce qui traverse le collectif.
La cohérence collective ne tient pas dans un état stable, mais dans un régime où les positions restent mobiles, ajustables, toujours en train de se recomposer.
Les décisions, lorsqu'elles existent, viennent souvent après coup, pour stabiliser un usage déjà éprouvé. Et il arrive fréquemment que rien ne soit tranché : l'important est que cela puisse rester en circulation.
Les chercheurs ont montré que la cohérence des bancs de poissons ne repose ni sur une vision d'ensemble ni sur une autorité centrale, mais sur des interactions locales très simples. Chaque poisson n'ajuste sa trajectoire qu'en fonction de quelques voisins immédiats. De la même manière, au 97, le collectif n'est pas pensé comme une entité surplombante. Il émerge des interactions situées, des usages concrets, des paroles échangées ici et maintenant. Il ne précède pas les relations ; il en est l'effet provisoire.
Cette image m'aide aussi à préciser ce qui, au fond, m'intéresse dans ces dynamiques collectives. Ce n'est pas la forme qu'elles prennent lorsqu'elles sont stabilisées, mais le moment où elles restent en mouvement. Pour le dire autrement, je retrouve quelque chose de très proche dans la physique, avec la notion d'état critique. Ce qui fait tenir le commun, au 97 comme ailleurs, ce n'est ni un ordre figé ni un désordre permanent, mais le maintien fragile d'un régime où les cadres existent sans se fermer, où les usages sont suffisamment stabilisés pour durer, mais jamais assez pour empêcher d'être déplacés par la parole.
C'est précisément ce que permet le fonctionnement en gestion par consentement de la vie coopérative : chacun peut laisser une trace, y compris en étant absent physiquement, grâce aux outils numériques. La présence et l'absence sont articulées, et la parole n'est pas conditionnée uniquement à la coprésence. Là encore, il ne s'agit pas d'efficacité organisationnelle, mais de maintenir la possibilité d'un commun qui ne se referme pas sur ceux qui sont là au bon moment.
Cette manière de faire résonne profondément avec ce que Alberto Magnaghi appelle la capacité d'auto-institution d'un territoire. Le territoire n'est pas un cadre figé, mais un tissu vivant d'interactions, de mémoires, de pratiques et de conflits. Le 97, comme fonction territoriale, ne se situe pas hors de Battant : il travaille depuis ses tensions, ses discontinuités, ses lignes de force. Le commun qui s'y fabrique ne vise pas l'harmonie, mais la capacité à rester en mouvement sans se dissoudre.
Je retrouve là, très concrètement, ce que les approches dialogiques nous apprennent : ce qui fait tenir un collectif n'est pas l'accord, ni la résolution rapide, mais la possibilité de maintenir un espace où les voix peuvent circuler, se répondre, parfois se heurter, sans être immédiatement refermées. Ce que Yoann Duriaux souligne lorsqu'il insiste sur la fragilité constitutive des tiers-lieux, toujours menacés de se figer ou de se dissoudre. Et ce que Antoine Burret pointe lorsqu'il déplace la question de la forme vers celle de la fonction : ce qui compte n'est pas ce que le lieu est, mais ce qu'il permet, ici et maintenant.
Penser le commun comme pratique, c'est accepter de rester dans cette zone critique. C'est soutenir un état où ça travaille, où ça bouge, où rien n'est définitivement réglé, mais où tout ne se défait pas non plus.
C'est exactement ce que je vois à l'œuvre au 97 : un commun qui tient tant que la parole peut encore déplacer le cadre, et tant que le cadre continue de rendre cette parole possible.
Le sommeil m'appelle, je pose donc la plume ici. Dans la prochaine lettre, je m'approcherai du dialogue lui-même. Non comme une méthode, mais comme cet espace précis où des voix peuvent se dire sans se confondre, et où le collectif peut exister sans écraser les singularités. Je te laisse avec cela, simplement, en attendant la suite de notre échange.
À très bientôt.
Christine Jeudy | Psychanalyste | Besançon
Pour lire l'ensemble des lettres:
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 1: Le 97 comme territoire de commun
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 2: Ce qui fait tenir le commun
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 3: De l’effet d’une écoute
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 4: Du sujet parlant au possible du commun
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 5: De la parole au commun, l'émergence d'une gouvernance territoriale
- Lettre à un ami: le tiers-lieu comme fonction territoriale 6: Tenir les limites du commun