Cher ami,
Je t'écris pour te partager une situation récente, presque banale en apparence, mais qui m'a arrêtée tant elle condense ce qui, depuis longtemps, travaille nos échanges. Elle se déroule au Tiers-Lieu Le 97, à Besançon, dans le quartier de Battant. Rien d'exceptionnel, justement. Une scène ordinaire, prise dans le quotidien du lieu, et qui pourtant m'a semblé suffisamment parlante pour être reprise avec toi.
Ce midi-là, en vie coopérative au 97, c'est d'abord ma subjectivité qui parle. Je dis mon besoin de vider le lieu de ce qui s'y est accumulé, de retirer des objets devenus inutiles afin de pouvoir réorganiser les pièces du bas. Je ne formule pas une demande d'action, je ne sollicite ni décision, ni plan, ni prise en charge. Je mets simplement en circulation une proposition que je crois nécessaire, utile au lieu sans doute, mais surtout utile à mon usage, à la manière dont j'habite et pratique cet espace. Je n'attends ni engagement, ni mobilisation, ni réponse opératoire immédiate. Je laisse une trace, en faisant le pari que le fait de dire produit déjà quelque chose, que la parole, lorsqu'elle part d'un usage singulier assumé, ouvre un espace. Et c'est ce qui se passe. D'autres subjectivités s'y reconnaissent. Certain·es disent que ce besoin leur parle, qu'ils ressentent eux aussi l'envie de procéder à une forme de toilettage du 97, en commençant par un aller à la déchetterie.
Ce qui se formule là n'est ni une organisation ni un plan. C'est un déplacement discret. Une parole singulière rencontre d'autres expériences, et un constat partagé commence à émerger, sans injonction, sans appel à faire.
À partir de ce constat, la discussion se prolonge et affine la proposition. L'idée initiale d'un espace de dépôt dans la salle du haut circule, puis une autre subjectivité déplace la question. Pourquoi tout monter du bas vers le haut. Pourquoi ne pas baliser la cave deux comme zone de dépôt pour ce qui est destiné à la déchetterie. Il ne s'agit pas de remettre en cause l'utilité évoquée, mais de l'ajuster à l'usage réel des lieux, aux circulations, aux corps, à l'effort que cela suppose. La proposition se transforme alors dans le temps même de l'échange. L'espace envisagé glisse du haut vers la cave deux, retenue comme option plus pertinente. Le collectif conclut dans ce sens, après avoir posé que cette idée de préparation à la déchetterie et d'allers-retours venait se mettre au service du collectif, sans être adressée comme une demande à qui que ce soit.
Ce qui s'est joué là n'a rien de spectaculaire. Et pourtant, ce déplacement me paraît décisif. Ce qui s'est transformé n'est pas seulement l'emplacement d'une zone de dépôt, mais la manière dont une proposition circule et se laisse travailler. Une parole part d'un usage singulier, rencontre d'autres usages, puis se modifie au contact du collectif. Rien n'est appliqué tel quel, rien n'est décidé à l'avance, et pourtant un ajustement concret émerge. La forme se transforme, l'utilité demeure, et le lieu se réorganise légèrement. C'est à partir de ce type de situation ordinaire que je continue d'interroger ce que nous appelons un tiers-lieu.
Tu sais bien que je ne fais pas le procès de l'institutionnel. Je ne le condamne pas, je ne le diabolise pas, et je n'ignore pas qu'il répond à ses propres logiques. Mais je tiens à une distinction nette.
L'institutionnel procède d'une organisation exogène. Il arrive depuis l'extérieur, par une descente de cadres, de normes, de dispositifs et de catégories d'action. Il ordonne, structure, stabilise, parfois soutient, mais toujours à partir d'un point de vue qui n'est pas celui du mouvement vivant. C'est précisément en cela qu'il se distingue radicalement de ce que j'appelle ici un tiers-lieu.
Le tiers-lieu, tel que je l'observe et le travaille au 97, ne relève pas d'une organisation descendante. Il ne procède pas d'une mise en forme préalable. Il émerge depuis les usages, depuis les relations, depuis des situations concrètes. Il est endogène, situé, fragile, toujours en train de se faire ou de se défaire.
Le problème ne tient donc pas au fait que l'institutionnel existe, mais au moment où l'on confond ces deux registres. Lorsqu'un même mot, tiers-lieu, sert à désigner à la fois un mouvement relationnel issu du terrain et une forme organisée depuis l'extérieur, on produit un effet de brouillage. Sous ce terme, on en est ainsi venu à faire tenir ensemble des objets hétérogènes, un bâtiment, un statut juridique, un dispositif de politique publique, un lieu d'activités, un outil d'aménagement, parfois même une promesse de lien social ou de démocratie locale. Ces objets ne relèvent ni des mêmes logiques, ni des mêmes temporalités, ni des mêmes régimes d'action. Les confondre, ce n'est pas seulement imprécis, c'est empêcher de voir ce qui fait tiers-lieu comme mouvement vivant, et ce qui relève d'une organisation institutionnelle exogène.
Ce que je tente de tenir, ici, c'est une ligne de crête. Non pas contre l'institutionnel, mais sans jamais le confondre avec ce qui naît des usages, des relations et du travail patient des subjectivités.
Le tiers-lieu, tel que je le comprends et tel que je l'éprouve au 97, ne descend pas. Il se fabrique. Il prend forme à partir de situations concrètes, de paroles situées, d'ajustements progressifs qui ne répondent pas à un cadre préalable. Et c'est précisément cette fabrication située que le mot tiers-lieu finit trop souvent par recouvrir, au point d'en rendre le mouvement invisible. Ce que je viens de décrire au 97 ne relève ni d'un dispositif, ni d'un équipement, ni d'une programmation, ni d'un modèle reproductible. C'est une situation située, un agencement relationnel dans lequel une parole peut être dite depuis un usage singulier, rencontrer d'autres subjectivités, être déplacée, et produire un ajustement collectif sans passer par une injonction à agir.
Lorsque le mot tiers-lieu sert à désigner indistinctement ces niveaux hétérogènes, il cesse d'être opérant comme outil de pensée. Il empêche de distinguer ce qui relève d'un mouvement vivant et ce qui procède d'une organisation exogène.
C'est en ce sens que les travaux d'Antoine Burret me semblent toujours justes. Non parce qu'ils proposeraient une définition stabilisée du tiers-lieu, mais parce qu'ils déplacent la focale. En définissant le tiers-lieu non par sa forme, son statut ou son équipement, mais par la fonction sociale qu'il assume dans un contexte donné, ils permettent de sortir des approches essentialisantes. Le tiers-lieu n'existe pas en soi. Il n'est ni un type de bâtiment, ni un modèle reproductible, ni une catégorie administrative. Il opère comme une potentialité, comme une capacité relationnelle et politique à être saisie par des usages concrets, par des relations situées, par des manières singulières d'habiter un territoire. Cette fonction n'est jamais acquise. Elle apparaît, se transforme ou disparaît selon les configurations locales.
Les analyses d'Yoann Duriaux prolongent et radicalisent ce déplacement en rappelant combien cette potentialité est fragile et réversible. Elles insistent sur la nécessité de politiser les tiers-lieux, non au sens partisan, mais au sens d'une vigilance constante face aux risques de captation institutionnelle, économique ou symbolique. Le tiers-lieu n'est pas un état, mais un processus. Ce qui fait tiers-lieu ne tient pas à une labellisation ou à une reconnaissance extérieure, mais à la persistance de pratiques relationnelles, parfois conflictuelles, qui maintiennent ouvert un espace de négociation, de désaccord et de fabrication collective. Dès lors que ces pratiques se figent, se normalisent ou se mettent au service d'une logique exogène, la fonction tiers-lieu s'éteint, même si le lieu, lui, demeure.
Ce que je décris au 97 ne peut être compris indépendamment du quartier Battant à Besançon, lieu de son implantation. Le 97 constitue, de mon point de vue, un territoire de commun, au sens où il rend possibles l'élaboration de pratiques partagées, la construction de repères collectifs et des ajustements dialogiques issus de l'usage. Mais ce territoire de commun est lui-même inscrit dans un autre territoire, plus vaste, hétérogène, traversé de logiques multiples, qui ne relèvent pas toutes du commun.
Battant n'est pas, en soi, un territoire de commun. C'est un quartier vivant, travaillé par des histoires sociales, des formes de précarité, des solidarités anciennes, des circulations quotidiennes, des rythmes de présence et d'absence. Les subjectivités qui s'expriment au 97 sont traversées par ce territoire. Elles portent avec elles ce qui s'y joue, ce qui s'y heurte, ce qui s'y transmet. Même lorsque ces subjectivités ne passent pas directement par la porte du lieu, elles interviennent. Par des récits rapportés, par des usages du quartier, par des tensions perceptibles, par des manières d'habiter l'espace urbain. Le territoire de Battant agit ainsi sur le 97 non comme un cadre homogène, mais comme un ensemble de forces, de contraintes et de possibles au sein duquel le commun se fabrique localement, sans jamais se confondre avec le territoire dans son ensemble.
Toutes les subjectivités du territoire de Battant n'entrent pas au 97. Beaucoup n'y entrent pas, et pourtant elles comptent. Elles interviennent par leurs absences mêmes, par les circulations qu'elles produisent ailleurs, par les usages qui influencent indirectement les manières de faire et de penser au sein du lieu. Le territoire agit autant par ce qui est présent que par ce qui ne l'est pas. Ce qui se joue au 97 est ainsi en dialogue permanent avec un dehors qui ne se laisse jamais entièrement saisir.
Cette manière de penser le territoire rejoint directement la perspective d'Alberto Magnaghi, pour qui le territoire ne peut être réduit à un simple support spatial ou à un décor. Le territoire est un sujet, produit par un empilement d'interdépendances sociales, historiques, symboliques et politiques. Il est à la fois ce qui contraint et ce qui rend possible. Dans cette perspective, le 97 ne fait pas qu'occuper Battant. Il compose avec lui. Il s'inscrit dans un territoire déjà là, qu'il ne transforme ni ne totalise, mais avec lequel il entre en relation. Le commun qui s'y fabrique ne s'oppose pas au territoire existant, il se déploie à l'intérieur de ses tensions, de ses discontinuités et de ses lignes de force, en assumant pleinement de n'en être qu'une forme localisée, située et toujours partielle.
Si je te raconte cela, ce n'est ni pour conclure, ni pour trancher. C'est pour poursuivre un travail engagé de longue date entre nous, à partir d'un détail, d'un déplacement discret, d'un ajustement presque insignifiant en apparence. Tu sais comme moi que ce sont souvent ces moments-là qui disent le plus sur la manière dont l'individuel et le collectif se nouent, se déplacent ou se résistent l'un à l'autre.
Cette lettre m'a permis avant tout de rendre visible ce qui se joue au 97 à cet endroit précis : non pas un modèle, ni un dispositif, mais un territoire de commun qui se fabrique dans et par les relations, les usages et des capacités d'auto-organisation situées, inscrites dans un milieu social, historique et relationnel donné.
Mais m'arrêter là serait insuffisant. Car ce que cette situation donne à voir dépasse la question du lieu. Un commun ne tient pas seulement à l'espace qu'il occupe, mais aux pratiques qui le font exister, le maintiennent et le transforment dans le temps. C'est pourquoi, dans ma prochaine missive, je te proposerai encore un déplacement du regard, en passant du commun comme lieu au commun comme pratique. Il s'agira de s'intéresser aux régimes d'action, aux formes de régulation et aux manières très concrètes par lesquelles le commun se fabrique au quotidien.
Le processus instituant sera alors entendu comme la capacité d'un collectif à faire exister, à partir de ses pratiques ordinaires, des repères partagés qui rendent possible l'action commune. Instituer ne signifiera ni stabiliser définitivement, ni normer, ni gouverner, mais tenir un cadre vivant, issu de l'usage, soutenu par la parole et toujours susceptible d'être réajusté.
Nous resterons au 97, bien sûr, mais autrement, en observant comment des pratiques dialogiques, des responsabilités partagées et un travail de mise en forme et de transmission transforment progressivement des situations ordinaires en ressources communes. Ce sera une autre manière de poursuivre ce que nous avons commencé ici, et je sais déjà que ce déplacement appellera discussion, reprises et désaccords.
Je te laisse avec ces mots. À très bientôt, avec toute mon amitié, laissant à ces mots le soin de poursuivre le dialogue.
Christine Jeudy | Psychanalyste | Besançon
Pour lire l'ensemble des lettres:
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 1: Le 97 comme territoire de commun
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 2: Ce qui fait tenir le commun
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 3: De l’effet d’une écoute
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 4: Du sujet parlant au possible du commun
- Lettre à un ami: Le tiers-lieu comme fonction territoriale 5: De la parole au commun, l'émergence d'une gouvernance territoriale
- Lettre à un ami: le tiers-lieu comme fonction territoriale 6: Tenir les limites du commun