D'où je parle
Je travaille depuis la rencontre et depuis ce que les personnes apportent. J'avance à partir d'un trouble, d'une question ou d'un vécu qui demande de l'attention. Ça c'est ce qui guide mes entretiens individuels en psychanalyse comme le séminaire collectif que j'anime chaque année depuis 2024.
C'est en parlant de moi que je fais de la psychanalyse, ma psychanalyse, que je suis moi et en corollaire que je m'apaise. Je n'ai pas inventé cette formule. Je l'ai reçue de Richard Abibon, mon analyste, qui m'a dit un jour, alors qu'il était à l'hôpital et que je lui exprimais ma frustration de ne pas savoir comment transmettre ce qu'il me confiait :
« Ben tu raconteras toi ce que tu as vécu à m'écouter. » (Préalable subjectif et méthodologique, février 2022)
Une phrase bien à lui, bien relou. Ce genre de phrase qui m'invite à être moi, à parler de moi. Ce genre de phrase qui fait garde corps à ma tentation de me raccrocher à quelqu'un censé savoir pour moi lorsque je doute de qui je suis.
Je suis dans une filiation en psychanalyse. Richard a reçu de Freud, je reçois de Richard. Et entre les deux, ce que je transmets à mon tour, c'est le fruit de ce que sa transmission croise avec ma propre pratique. Ce que je raconte dans cet article n'est pas de moi tout seul ni de Richard tout seul. C'est ce qui se passe quand une filiation rencontre un laboratoire : le mien, ma psyché, ma pratique, les gens qui viennent au séminaire.
Parler de soi
« La psychanalyse est la discipline qui donne la parole au sujet. » (Abibon, Parler de soi, intervention au Cercle freudien, 11 avril 2012)
Cette définition, Richard Abibon la tient de Freud. Et je trouve que vu l'époque, ce Freud, pour un médecin, donc quelqu'un vu comme sachant, c'est un sacré changement épistémique d'arriver à dire ça. Le savoir, le voilà : il est du côté de celui qui parle, pas de celui qui écoute. Pas de sujet sans la parole. Pas de théorie du sujet sans que le sujet prenne lui-même la parole. La pratique de la psychanalyse s'exerce dans la position de l'analysant :
« C'est parler de soi, au sens de laisser ça s'exprimer, en énonçant son rêve, son enfance, ses amours… ainsi, c'est s'assumer en tant que sujet. Mieux : c'est se faire naître comme sujet. » (Abibon, Parler de soi, abords du réel, 2012)
Parler de soi en groupe, c'est ce que je propose dans le séminaire. Non pas parler sur l'autre, en faire un cas, un objet d'étude. Mais parler de soi, à partir de soi, devant d'autres qui font de même. Chacun vient avec ce qui le traverse, ce qui l'intrigue, ce qui lui échappe. Et c'est dans ce dépôt de parole, devant le groupe, que quelque chose se met en mouvement.
Les cinq portes d'entrée
Le travail sur l'inconscient que j'entreprends avec les participant·es du séminaire se base sur cinq manifestations concrètes, repérables dans la vie quotidienne. Non pas des théories abstraites, mais des portes d'entrée tangibles vers ce qui nous traverse sans qu'on le sache.
- Le lapsus : dire autre chose que ce que l'on voulait dire. Il fait apparaître une vérité cachée ou un désir refoulé.
- L'acte manqué : rater une action de manière significative. Il peut signaler un conflit intérieur ou un refus inconscient.
- Le rêve : terrain privilégié de l'inconscient, où les désirs prennent des formes déguisées.
- Le symptôme : manifestation corporelle ou comportementale d'un conflit psychique. Il parle, à sa manière, de ce qui ne peut se dire autrement.
- Le mot d'esprit : ce jeu de mots, souvent spontané, qui fait surgir une vérité cachée sous le couvert de l'humour. L'inconscient se dévoile dans une forme subtile, parfois plus acceptable socialement.
Ces cinq formes servent de supports à une attention portée aux traces du psychisme dans le quotidien de chacun.
Le cadre : un espace de parole sans hiérarchie
Le séminaire, c'est un lieu ouvert. On y engage une parole singulière, en dehors des cadres institutionnels classiques et à l'écart des hiérarchies savantes. Il s'agit moins de comprendre l'inconscient que de s'y confronter. De le traverser. En laissant surgir ce qui, en soi, résiste, bifurque ou se transforme au contact des autres.
Trois règles structurent l'espace. Ce qui est dit reste dans le groupe : c'est un engagement de confidentialité, et une trace anonymisée est laissée en fin de séance pour donner à lire nos travaux. On ne coupe pas la parole : chacun parle jusqu'au bout et signifie lorsqu'il a terminé. Le jugement positif est bienvenu : on peut remercier, dire que cela touche, que cela résonne.
Ces règles ne sont pas de mon invention. Elles sont celles que Richard Abibon a posées pour le groupe d'analyse de la pratique. Il s'agit, dans ses propres termes, de « s'interroger, soi, sur son implication dans une pratique, peut-être de psychanalyste mais éventuellement d'autre chose de la vie quotidienne, de l'éducation ou encore du lien entre êtres humains. Il ne s'agit pas de s'interroger sur l'autre, le "cas", dont on ferait ainsi un objet. Il s'agit d'être Sujet. » (Abibon, Analyse de la pratique, 2012)
Les règles qu'il a formulées sont les suivantes : « Chacun prend la parole à son tour. On n'interrompt pas celui qui parle. On sait qu'il a fini de parler seulement quand il a dit "j'ai dit". Sont interdits : interprétations, jugements négatifs, diagnostics. Les jugements positifs sont permis. Il est conseillé de parler de soi et non de l'autre. Si on parle de l'autre, c'est dans le but de se resituer soi par rapport à cet autre. » (Abibon, Analyse de la pratique, 2012)
« On restera toujours perdu si l'on s'en tient à la citation des auteurs ; il faut trouver sa voix, sa propre voix. » (Abibon, Parler de soi, abords du réel, 2012)
Le cadre du séminaire, je l'ai fait mien à partir de ce que Richard a posé. J'ai pris son code source. J'ai gardé les bouts qui convenaient, qui résistaient au laboratoire de ma pratique. J'ai bougé des choses. Et je continue au fil du temps à bouger, en fonction des gens que je rencontre, de ce qui se passe dans le groupe, de ce qui vient. Ce n'est pas un protocole figé. C'est un cadre vivant, qui s'ajuste à chaque rencontre.
C'est ça, mettre au travail une filiation : prendre ce qui vient de l'autre, le passer au laboratoire de sa propre pratique, garder ce qui tient, bouger ce qui ne colle pas, et continuer.
Dans le séminaire, les lectures peuvent servir d'écho : ce qui m'a touché et comment ça se construit chez moi. Jamais d'argument d'autorité. On peut venir écouter, sans obligation de dire. Souvent, un mot entendu déclenche quelque chose. C'est dans ces rebonds que se tisse l'expérience, une polyphonie de vécus singuliers qui dialoguent sans se confondre.
Le déroulement d'une rencontre
Chaque séance se déroule en deux temps, sur deux heures.
Le temps du partage subjectif
Pendant environ une heure et demie, chacune et chacun est invité à prendre la parole à partir de ce qu'il ou elle vit, ressent, rêve ou traverse. Ce premier temps est consacré à l'expression libre et singulière. Il ne s'agit pas d'interpréter, ni de débattre, mais de déposer une parole ancrée dans l'expérience, sans souci de cohérence ni d'explication. C'est un moment d'écoute mutuelle, où ce qui se dit fait trace.
La mise en commun et l'élaboration collective
Dans un second temps d'environ trente minutes, nous tentons ensemble de repérer ce qui, à travers nos paroles, se rejoue en structure. Que retrouve-t-on comme points communs, comme figures récurrentes ? Quelles différences marquantes apparaissent ? Ce travail d'élaboration ne cherche pas à produire une vérité. Il s'agit de faire émerger des pistes de lecture, des résonances, des tensions.
Les constats partagés ne précèdent pas les échanges, ils en sont le fruit. À partir de ce qui a été dit, entendu, traversé, se dégagent peu à peu des échos, des lignes communes, des décalages. Le séminaire se construit ainsi, collectivement, dans le mouvement même de la parole.
La publication comme passe continuée
Le fruit du travail de chaque année, les lignes de force, les écarts, les hypothèses surgies au fil des séances, fait l'objet d'une publication collective, sous forme anonymisée. Publication séance par séance, avec un délai d'environ un mois pour relecture et corrections par les participant·es. Ce n'est pas un compte rendu académique. C'est une tentative de mise en forme de ce qui, par la parole partagée, aura tracé un chemin.
« Je considère chacune de mes publications, interventions orales, livre publié et article sur internet, comme un élément de passe. » (Abibon, Parler de soi, intervention au Cercle freudien, 11 avril 2012)
Cette position d'Abibon rejoint ce que je vis : la publication n'est pas un examen, c'est un acte de transmission. Un moyen de rester analysant, c'est-à-dire au plus près de la vérité. Comme il le dit lui-même : « Faire une analyse, c'est en quelque sorte apprendre à parler ; si c'est pour ne plus se servir de la parole après l'analyse, c'est dommage. » (Abibon, Parler de soi, Conclusion, 2012) Le séminaire est ce lieu où la parole apprise en analyse continue de travailler, de circuler, de se déposer.
Et si tu ne sais pas encore ce que tu viens y chercher, c'est peut-être bon signe. On ne sait pas toujours ce qu'on va trouver. Mais parfois, c'est dans le doute même qu'un mouvement se met en route.
Le programme du séminaire 2026-2027 va sortir bientôt. Restez attentif pour vous inscrire.
Christine Jeudy | Psychanalyste | Besançon