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L’été caniculaire : et si on parlait de ce que ça nous a fait ?

Séminaire de psychanalyse libre et open source 2026-2027

Première séance du séminaire, 3 octobre 2026

Accueillir, et commencer par la méthode

Nous étions réunis pour la première séance de l’année, autour d’un thème qui m’avait traversée tout l’été : la chaleur, les feux, le manque d’eau, et ce que tout cela fait à celles et ceux qui le vivent. Avant d’entrer dans la matière, j’ai rappelé la règle qui tient ce séminaire : parler en je. Partir de soi, de son vécu, de ce qui traverse. Déposer une parole ancrée dans l’expérience plutôt que commenter celle de l’autre.

J’ai ouvert la séance avec mon propre été, comme un geste d’invitation. Chez moi, sous les toits, l’appartement a grimpé. J’ai aéré la nuit, bricolé des gilets mouillés, travaillé la terre en ville. Ces gestes concrets apaisent, et ils racontent aussi autre chose : l’angoisse qui les a rendus nécessaires. La méthode de l’année prend appui sur les cinq formes par lesquelles l’inconscient se manifeste, le lapsus, l’acte manqué, le rêve, le symptôme, l’association libre. Chacune est venue travailler dans la séance, discrètement, au fil des paroles.

Ce qui s’est dit : cinq fils pour tenir la matière

La chaleur comme matrice

Un premier fil s’est tendu dès l’ouverture. La chaleur évoque le ventre, cette enveloppe à 37 degrés où l’on a habité avant de naître. Être dedans, vouloir sortir, redouter d’y rester : la canicule remet en scène une position originaire. Ce qui angoisse dans le chaud, c’est le risque d’être pris dans une matrice dont aucune issue serait garantie. La psychanalyse connaît bien cette matrice, ce lieu premier qui tient ensemble l’origine et l’angoisse de naître. Un participant l’a nommé en fin de séance avec précision :

La terreur de l’enfant de naître, ou de ne pas être.

Ce fil a fait tilt chez plusieurs. Une autre voix a repris la perte des eaux, racontée comme un récit familial : le dernier jour, l’eau qui s’en va alors que l’enfant est encore dedans. L’angoisse de manquer d’eau remonte à cette scène fondatrice, empruntée à la mère, reprise pour soi. La chaleur est alors apparente et trompeuse : elle parle du dehors, elle dit du dedans.

Le manque, l’eau, la faute

Autour de ce ventre, un deuxième fil s’est noué : le manque. Manque d’eau du robinet, coupures d’électricité, sols desséchés jusqu’à un mètre cinquante. Le manque se décline en série, et le corps répond à chaque maillon. Se sentir sale quand l’eau cesse, courir à la toilette, vouloir se laver les mains alors que rien ne souille :

Pourquoi les autres n’ont pas cette angoisse ?

Cette question a trouvé une piste dans un souvenir : la belle-mère qui glisse un seau sous la mère qui perd les eaux, pour que le liquide reste contenu, pour que les tapis demeurent propres. Se laver les mains sans fin, ce serait vouloir effacer une faute très ancienne, celle d’avoir sali. La culpabilité s’installe dans ce geste répété. Le manque d’eau réveille ainsi une dette dont l’origine échappe, et le corps la porte à la place du récit.

Habiter son corps, habiter le monde

Un troisième fil a parcouru la séance : la question de l’habiter. Une enveloppe première, le corps ; une deuxième, l’appartement, la maison ; puis le monde. La chaleur met ces enveloppes en tension. Une cantine bien tempérée se révèle invivable si elle enferme, alors qu’une marche au bord de mer sous 40 degrés reste vivable, parce qu’elle ouvre. L’être vivant se définit dans ce mouvement du dedans vers le dehors, de l’extérieur vers l’intérieur, comme la nourriture qui entre puis se transforme. Une participante a évoqué le silence qui permet de sentir les rayons sur la peau, une chaleur intérieure comme combustible, un feu qui vient aussi de l’amour et du désir. Le corps qui monte en température face à l’être aimé, les joues qui rougissent : la même chaleur circule du réel climatique au réel du désir. La respiration est venue sceller ce fil. Une femme accompagnée autrefois disait ses poumons qui se rétractent quand les fenêtres s’ouvrent sur les fumées, sa culotte trop petite qui serre comme ses bronches. L’habiter se joue à chaque échelle, et la moindre enveloppe révèle la structure de toutes les autres.

Le réel qui force la porte

Un quatrième fil, plus lourd, a pris la séance à bras-le-corps : le réel de la catastrophe. Un témoignage venu des Landes a décrit l’été autrement. Des maisons entières brûlées, un village sacrifié, des ordres et des contre-ordres qui mettent des familles en danger sur des routes bloquées, des soignants en larmes, des pompiers sans masques, une odeur de brûlé qui évoque les fours crématoires, un ciel gris à 45 degrés.

Ce n’est pas de l’imaginaire, c’est vraiment du réel.

Face à ce réel, la colère est apparue légitime et structurante. Une distinction a été proposée, qui éclaire beaucoup : la peur est saine, elle protège, elle fait traverser la rue en regardant le bus. L’angoisse, elle, se loge ailleurs. Et ce qui met en colère, c’est le traitement de cette angoisse par l’État : une campagne qui individualise et psychiatrise ce qui demande une réponse collective. Le scandale tient là : être renvoyé à sa gestion personnelle d’un désastre commun, avec un vocabulaire d’étiquettes, climatosceptique d’un côté, éco-anxieux de l’autre. La sidération de cet été rejoint l’impuissance décrite face aux autorités qui savent sans connaître le terrain, décident sans écouter, et pensent à la place de ceux qui vivent. La question politique et la question subjective se traversent mutuellement.

L’abandon, la sensualité, le leurre

Un cinquième fil a dénoué les autres : la chaleur comme abandon. Face à la plage, étendue au soleil sans protection, prendre les rayons et se laisser engloutir dans un chaud qui écrase. Un fantasme d’être à l’intérieur de quelque chose qui englobe, un ventre accueillant, un bain dans un corps immatériel. Là où la chaleur tenait de l’enfermement matriciel, elle bascule du côté du plaisir et de la sensualité, du lâcher-prise. Le jeu des mots entendus dans la séance a fait son œuvre : dans chaleur il y a l’heure, et la chaleur vient nous faire parler du leurre. Le leurre de croire que l’abandon est la chaleur, alors que le réel de la canicule emmène du côté de l’impensé et du chaos. Les deux faces coexistent, et c’est leur coexistence qui fait la richesse du thème : la même chaleur convoque le désir et la mort, la matrice première et les fours crématoires. Le froid extrême a confirmé la structure. Cette participante avait quitté la séance avant la fin, et il était convenu que celles et ceux qui partent plus tôt puissent envoyer un texte en retour, pour que leur parole rejoigne la trame commune. Ce passage en rend compte. La chaleur se transfère directement au froid, et elle est source de vie, réconfort. Écouter les récits de 45 degrés faisait résonner l’imaginaire, tandis que l’articuler du côté du réel restait difficile. Là où la chaleur angoisse, elle apaise ; là où elle brûle, elle réchauffe. Le signifiant change de bord selon le corps qui le porte, et selon le climat qui l’a formé. Ce retour écrit arrive à point : il complète la séance, et il rappelle que la parole peut continuer à circuler entre les rencontres. Chaque position subjective éclaire les autres, y compris celle qui s’écrit après coup.

Retour sur la méthode : le je et le nous

Le tour de clôture fait partie de la méthode. C’est là qu’une voix a fait part de son inconfort : entendre un nous dans certains échanges de la séance lui avait donné le sentiment d’être prise dans un collectif qui parle pour elle. Un échange s’est alors mis en route entre les participants, autour de ce nous, de l’inconfort qu’il produit, et de la méthode demandée pour le travail en commun. Chacun a parlé de là où il se tenait à cet endroit. Une voix se disant clinicienne a précisé son usage du nous, au sens large des humanités, un nous qui traverse et déborde le petit groupe. Une autre a dit ce qu’elle désire entendre : le je de chacun, plutôt que le nous. Lors des échanges a été dit également que même la théorie, quand elle vient, peut être un parlé de soi, et c’est une autre manière de dire je. Le je de l’un passe par le vocabulaire de l’autre, et le cadre demande seulement que ce je se dise, y compris sous ses habits conceptuels ou de lecture. La discussion a été vive, respectueuse, et productive : elle a permis de redire la règle, parler de soi, et de l’éprouver dans l’instant même où elle se discutait. Les liens qui se tissent entre personnes qui se rencontrent à peine ressemblent à une toile fragile, et c’est cette trame qui rend le travail possible. Les signifiants québécois et français s’y frottent, s’y ajustent, et le désaccord lui-même devient un lieu d’accord.

Cet épisode dit quelque chose du lieu lui-même. Ce séminaire est un laboratoire subjectif : on n’y parle que de soi. Chaque parole y est une parole en je, adressée au groupe, jamais à la place d’un autre. Le nous qui s’y construit ne précède personne ; il se tisse après coup, à partir des je qui se sont déposés, et il reste toujours ouvert à ceux qui voudront s’y reconnaître ou s’en déprendre. Personne ne peut savoir pour un autre.

Ce que j’emmène pour la suite

Cette première séance a livré quatre pistes que je propose de reprendre pour la suite. La question du rapport au corps dans l’extrême, très froid et très chaud. La question de l’habiter, le corps, la maison, le monde, et de la respiration. La question de la maîtrise, de ses limites, et de ce qui arrive quand il n’y a plus le choix. Enfin la question du manque, qui court du robinet au ventre maternel.

J’écris ce fil rouge dans l’après-coup, comme une trace qui passe d’un je à un nous, avec l’invitation déjà lancée à chacun : ce texte est à modifier, à contredire, à faire sien. La synthèse sera ajustée ensemble à la prochaine séance, puis publiée. Le chemin ne fait que commencer, et c’est tant mieux.

Détails Pratiques: 

Dates : 3 octobre 2026, 7 novembre 2026, 5 décembre 2026, 9 janvier 2027, 6 février 2027, 6 mars 2027, 3 avril 2027, 1 mai 2027

Pour lire l'ensemble des travaux

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