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Tisser du commun, les cahiers d’expression citoyenne

récit d’une expérimentation citoyenne en tiers-lieu, "le 97"

En juin 2024, le climat politique devenait pesant, s’insinuant jusque dans mes lieux familiers : bistrots, tiers-lieux… Chaque conversation pouvait déraper, chaque mot pesait lourd. J’ai d’abord cru que ce n’était qu’un frisson passager, une crispation de plus dans un monde qui en connaît tant. Mais non, ça m’atteignait plus profondément. Une sensation de fracture, de distance grandissante entre nous. Rester en retrait n’était pas envisageable. Fuir encore moins. Alors j’ai fait ce que je sais faire : créer des espaces pour que les gens se croisent, parlent, se confrontent sans trop se heurter. Faire tiers-lieu, non pas en tant que simple mise à disposition d’un espace, mais comme un levier du dialogue, une mécanique fine qui favorise des échanges authentiques.

Un point de départ : le film Les Doléances

C’est dans cet état d’esprit qu’après une rencontre avec Fabrice Dalongeville lors d’un rassemblement national des tiers-lieux, j’ai contacté Production 13. J’ai décidé d’utiliser le film Les Doléances d’Hélène Desplanques comme point de départ. Trois projections, trois moments pour s’asseoir ensemble et ouvrir la parole. Non seulement sur le film, mais sur nous, sur ce qui nous agite, sur ce qui nous divise.

Lors de ces projections, une trentaine de personnes que je ne connaissais pas ont franchi la porte. Je ne savais pas à quoi m’attendre, et finalement, ces rencontres ont ouvert des perspectives inattendues. Des parcours qui ne se seraient peut-être jamais croisés autrement, des bribes de paroles déposées ici et là, reprises plus tard sous d’autres formes. Aucune ligne imposée, aucune contrainte. Juste une page blanche et la possibilité de poser des mots, chacun à sa façon. Une parole libre, parfois brute, toujours sincère. C’est ce que je cherche dans mon engagement, ce qui me ramène sans cesse à la stigmergie – une approche dont je parle ici : Faire tiers-lieu, un vivre-ensemble intégratif.

Faire tiers-lieu, c’est aussi ça : créer des failles dans le quotidien, tisser des liens entre des mondes qui s’évitent, provoquer des conversations qui n’auraient jamais eu lieu autrement. C’est chercher, parfois à tâtons, comment recomposer du commun, là où tout semble fragmenté.

Quand je suis plongée dans ces dynamiques, je me connais : j’ai la tête dans le guidon. Je l’ai vécu dans mon passé d’assistante sociale en groupe d’entraide mutuelle, je le vis aujourd’hui dans les tiers-lieux. J’ai cette conviction profonde que le dialogue entre individu et collectif crée des dynamiques nouvelles, qu’on ne voit que rarement ailleurs. Peut-être un peu comme la murmuration des oiseaux, cette chorégraphie instinctive et mouvante qui ajuste sans qu’on sache trop comment.

Un regard extérieur pour comprendre

Consciente de mes angles morts, j’ai voulu un regard extérieur. Pas un regard distant, mais un regard curieux et impliqué, capable d’interroger ce qui se joue dans ces lieux. J’ai contacté Isabelle Moesch, une universitaire rencontrée lors de mes études. En lui parlant de Les Doléances, elle m’a mise en relation avec Vincent Lebrou. Nos échanges ont rapidement fait émerger un constat : la fracture entre les citoyens et ceux qui administrent – élus, services publics – est profonde. Et ce n’est pas qu’une impression, c’est une réalité partagée au niveau national.

De là est née une expérimentation : projeter Les Doléances dans un cours de master 1 en politique publique à l’université Pierre et Marie Curie, suivi d’un échange avec les étudiants. Puis, en retour, inviter Vincent à donner un cours au tiers-lieu, avec cette particularité : nous choisirions le thème le jour même. Enfin, une dernière projection en amphithéâtre, accompagnée d’une discussion avec Fabrice Dalongeville.

Ces expériences ont permis à des mondes qui s’ignorent de se rencontrer.

Un colloque à Paris: les Cahiers d’Expression Citoyenne : une mosaïque de voix

Le 12 décembre, j’ai eu l’honneur d’être conviée à un colloque à l’Assemblée nationale sur la question des cahiers d’expression citoyenne.

Ce colloque fut une plongée dans les méandres juridiques et historiques de ces cahiers, qui se déclinent en deux catégories bien distinctes : ceux issus du Grand Débat, dits « cahiers d’expression citoyenne », et ceux associés au mouvement des Gilets jaunes, souvent appelés « cahiers Gilets jaunes ». Les premiers, portés par l’initiative de l’État et méthodiquement collectés et archivés, ont fait l’objet d’une attention particulière, avec des échanges sur leur statut, leur utilité et leur avenir. Les seconds, parfois laissés à la marge, dispersés, parfois oubliés, ces cahiers, nourris par une initiative purement citoyenne, ont certes connu un traitement moins systématique, mais cela ne diminue en rien leur valeur. En effet, on peut faire l’hypothèse qu’ils sont précieusement conservés par des membres du mouvement des Gilets jaunes eux-mêmes, dans un souci de préservation de ces témoignages vivants et spontanés. Ces écrits, même s’ils n’ont pas toujours été intégrés officiellement dans les archives administratives, portent en eux une richesse inestimable : celle de voix anonymes, sincères et portées par un besoin urgent d’être entendues. Ces cahiers représentent une mémoire populaire, parfois ignorée, mais qui mérite d’être explorée et respectée à sa juste valeur.

Dans la salle, les échanges résonnaient d’une humanité saisissante. J’ai entendu des juristes qualifier ces cahiers d’expression citoyenne d’« OVNIs juridiques », à la frontière de la légalité et de la spontanéité. Des universitaires, avec une infinie précaution, évoquaient la nécessité de retranscriptions fiables pour en faire un matériau exploitable, un patrimoine de mots à décrypter. Et surtout, il y avait ces citoyens engagés, ces collectifs anonymes qui, avec une force tranquille, œuvrent pour préserver ces voix, sans chercher à les trahir ni à les instrumentaliser.

Moi, je ne suis pas Gilet jaune. Ce qui m’émeut c’est ces fragments de vie, ces éclats de subjectivité couchés sur le papier par des gens qui, à un instant précis, se sont sentis légitimes à prendre la parole. Ils sont allés en mairie, parfois fébriles, parfois pleins d’élan, mais toujours mus par ce même besoin viscéral : être entendus.

Et puis, au détour d’une conversation, une révélation. Parmi la poignée de chercheurs qui travaillent sur ces cahiers, il y en a une en Franche-Comté. Je ressens alors une joie fulgurante, presque enfantine. Sans attendre, j’attrape mon téléphone et contacte Vincent, qui, avec sa bienveillance habituelle, me transmet son contact. Marion Bendinelli. Un nom qui, je le pressens, va bientôt devenir familier. Une porte vient de s’ouvrir.

Des apéros politiques et une plateforme numérique

Dans le même temps, depuis septembre 2024, le tiers-lieu a lancé des apéros politiques, construits à partir des thématiques extraites des cahiers d’expression citoyenne. Une synthèse réalisée en trois semaines grâce à l’intelligence artificielle a permis d’éclairer les débats et d’en extraire quelques pistes. Même si le travail restant à effectuer est grand, j’ai pris cette synthèse comme un début. Mais ça, c’est une autre histoire. Pour suivre ces événements et y participer, vous pouvez consulter l’Agenda des apéros politiques. Les comptes rendus sont aussi disponibles en ligne via le bouton “Ordre du jour et compte rendu”.

Le 16 décembre, j’ai eu une longue discussion avec Marion Bendinelli. Pendant une heure et demie, nous avons partagé nos parcours, nos avancées sur les cahiers d’expression citoyenne. Je lui ai expliqué avoir contacté les archives départementales pour en savoir plus sur leur statut et leur nombre. Nathalie Rogeaux, directrice des archives départementales du Doubs, m’a orientée vers cette ressource en ligne : les archives départementales du Doubs.

Nous avons décidé de nous rencontrer en janvier au tiers-lieu. Le 6 janvier 2025, entourés d’usagers du lieu, nous avons posé les bases d’une mise en ligne légale des cahiers et avons rédigé une méthodologie détaillée : cliquez ici. Ce jour là nous avons transmis nos travaux aux archives départementales en demandant s’ils voulaient bien nous rencontrer pour échanger sur les modalités de mise en ligne des cahiers d’expression citoyenne de Besançon.

Structurer la mise en ligne des cahiers

Le 20 janvier, nous avons poursuivi avec une équipe technique pour préciser les spécifications d’une plateforme numérique sous Odoo. Cette plateforme reconstitue les cahiers page par page, puis par contributeurs en affichant à la fois le scan anonymisé et le texte retranscrit. Un onglet linguistique facilite l’indexation pour les chercheurs. Pour suivre les spécifications techniques cliquez ici

Le 18 février, une formation à la saisie a réuni six usagers du tiers-lieu et six anciens ou actuels Gilets Jaunes. Un retour sur cette journée est disponible ici : Un échange autour des cahiers d’expression citoyenne.

Le 5 avril, une nouvelle formation est prévue, sur le même modèle, pour initier d’autres participants à la retranscription des doléances et enrichir la plateforme collaborative.

Collaboration avec les archives départementales

Enfin, le 21 février, nous avons présenté notre projet à Nathalie Rogeaux lors d’une rencontre avec Marion Bendinelli. Nous avons échangé sur nos parcours, notre intérêt pour les cahiers d’expression citoyenne et sur la manière dont chacun, à sa façon, avait été amené à s’y plonger. Nous avons également abordé les aspects légaux et techniques liés à leur mise en ligne. À cette occasion, Nathalie Rogeaux a proposé d’ouvrir les archives aux contributeurs pour qu’ils puissent y travailler directement. Elle a également proposé d’organiser une visite des archives, ouverte à toutes celles et ceux qui souhaiteraient découvrir ce patrimoine, comprendre les processus de conservation et saisir toute la richesse de ces témoignages citoyens.

Nous avons convenu d’organiser un scan du cahier de Besançon le 4 avril, en parallèle d’un reportage de France 3 qui abordera ce sujet. Un lien vers les archives sera intégré à la plateforme, et tous les travaux seront soumis à une licence de réutilisation fournit par les archives.

Le 5 avril, une nouvelle étape débutera avec la formation des volontaires à la retranscription des doléances. Ce moment sera l’occasion pour celles et ceux qui souhaitent s’impliquer de se familiariser avec l’outil et de contribuer à ce projet collectif en numérisant et retranscrivant les écrits citoyens.

Pour suivre le projet de mise en ligne une gare centrale est à votre disposition en cliquant ici


Un échange autour des Cahiers d’Expression Citoyenne
Rencontre du 8 février au Tiers-lieu "le 97"