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Seule au milieu de tous

je fini par rabouter seule, ou pas si seule, mon lacet

Un rêve

je rentre au bled pour une journée. Je suis dans un minicar avec plein de gens que je connais pas. L’un des gars me colle et parce qu’il veut m’aider il coupe un nœud en trop de ma chaussure. Les lacets en forment de filet à saucisson se cassent, je dois en couper un grand bout au nœud pour rabouter. Une fois fait j’ai besoin de trouver un sac pour prendre les fruits coupés en deux: ce sont des mirabelles et une salade. Je demande au gars ce qu’il va ramener chez lui de cette journée. Dans ma tête ça va me guider pour choisir ce que moi je vais ramener à un gars de ma connaissance. Une fille est là aussi, elle observe et m’aide quand elle comprend mes embarras. C’est un voyage à la journée et c’est le taxi qui me ramènera.

L’analyse

Ma vie est une aventure. Chaque jour je découvre davantage du monde de la cancérologie et du soin. En prévision de ma dernière chimiothérapie, j’ai ainsi découvert le monde du VSL et du bon de transport. Le minicar de mon rêve est une représentation du taxi qui m’a conduite en chimiothérapie le 1 juin 2023.

La vie est ainsi faite, j’ai:

  • des jambes et accès au tram
  • l’amoureux: Nicolas, qui peut/ veut venir avec moi lors de ma séance
  • pas l’autorisation d’être accompagnée pendant la séance
  • pas envie de faire attendre l’Homme de ma vie en bas
  • besoin d’être accompagné pour mon retour à domicile
  • la possibilité de bénéficier d’un taxi

Le fait de ne pas pouvoir avoir l’Homme à mes côtés m’a franchement contrariée. Alors d’humeur un peu bougon j’ai pris la décision de bénéficier en contre partie d’un de mes droits: le bon de transport. Dans mon imaginaire, j’allais pour la première fois de ma vie m’assoir à l’arrière d’un taxi et me faire conduire telle Pretty Women. La réalité fut tout autre. A son arrivée le gentil chauffeur m’a demandé de m’installer à l’avant, pour laisser la place à son deuxième client qui bénéficiait d’un accompagnant: lui!

Le gars de mon rêve qui me colle est une représentation du chauffeur, plein de bonne volonté dans la réalité de ma vie de veille, il n’a en réalité été que la cristallisation de toute ma frustration:

  • Il m’a appris que je n’allais pas être la seule de sa course. Que l’on soit bien d’accord, pour la planète l’idée de combiner deux trajets est bien évidement géniale hein, là je parle de ce que ça me fait à moi dans la représentation subjective de ce qui m’arrive ce jour là. Pour laisser la place à d’autres, je suis bougée à une place que je voulais pas.
  • Par sa présence il a exclu l’Homme qui partage ma couche.

Le rêve met en scène ma frustration sous forme d’un lacet qu’il me coupe. Oui ça me l’a sacrément coupé de pas pouvoir aller au CHU avec l’Homme qui partage ma couche: comme le lacet coupé de mon rêve permettant de contenir mon pied. La connotation sexuelle est d’autant plus clair pour moi que ce fil ressemblant à celui qui enrobe les saucissons m’a fait de suite associer à l’amour que Nicolas voue à cette charcuterie. La mise en scène exerce un léger déplacement, de l’amour des saucissons à l’acte d’amour entre Nicolas et moi: le pied dans la chaussure. La représentation onirique du chauffeur bien trop collant vient y couper court en coupant le lacet qui maintenait possible la pénétration du pied dans la chaussure. Dans mes rêves, il est régulier que j’y retrouve la représentation du pied comme bord du sexe: la localisation de mon trou/ vagin/ sexe est pile entre mes deux pieds.

Le gars de mon rêve qui me colle peut aussi être une représentation de moi dans le sens où, pendant le trajet j’ai parlé au chauffeur, puis au couple derrière moi. Je les ai écouté dans ce qu’ils avaient à dire de ce qu’ils vivaient ce jour là eux. Aucun d’entre eux n’a sollicité mon écoute, c’est moi qui ai initié la chose, un peu comme je l’ai déjà repéré dans mon rêve “tout sucre” Ici encore j’y vois ma réaction d’écoute de ces autres en vie de veille comme expression vers l’extérieur d’une écoute dont j’ai le désir de bénéficier moi même.
Par ce comportement je me fais la représentation d’être moi même une sacrée castratrice. Dit encore autrement je me représente comme non respectueuse de l’autre en lui projetant dessus ce que j’attends pour moi. Moi j’aime pas bien quand on me fait ça.
Cependant lorsque je parle à quelqu’un, je me présente, “bonjour je m’appelle Christine et vous?” Puis la conversation s’enclenche/ ou pas, sur le métier, sur la raison de la présence ici, sur la vie en somme.
Ce doute me permet en vie de veille, d’être d’autant plus vigilante à ce que ça me fait d’écouter l’autre, et le pourquoi. L’analyse de ce que j’éprouve me permet alors de garantir un non passage à l’acte, qui lui, équivaudrait à la mise en acte d’un passage à l’acte sexuel avec l’autre où d’une action de castration. C’est l’analyse de ce qui se passe dans mon inconscient qui me permet de rabouter le fil de mon discours, de moi en tant que Sujet “Christine”

En parlant de castration justement, je vais m’attarder sur le passage des fruits. Ma mise en scène onirique emprunte à ma vie de veille les mirabelles dont j’avais parlé la veille, tout en remplissant le composte en attente dans un sac en Craft. Ces fruits et cette salade coupés sont une représentation de comment j’aurais pu rentrer à la maison: en légume ou bonne à mettre au composte, c’est à dire morte. La mort est un castration finale en tant que c’est le corps tout entier qui n’est plus là.

Un cœur

Un organe vital et un organe symbole du lieu des sentiments



Ce rêve à lieu à postériori de mes crises d’épilepsies et de ce que les êtres humains du CHU on considéré comme un arrêt cardio-respiratoire. Je suis encore en train de faire de la représentation sur ce que j’ai vécu à ce moment là. L’étrangeté et mon embarras est un témoignage de ma perte de mémoire: comment faire de la représentation lorsqu’il n’y a pas de souvenirs? L’inconscient cherche, comme pour ma conception à faire de la représentation là où il y en a pas. Il aime pas bien le vide l’inconscient, rappel un peu trop profond de la castration.

Dans le cas présent deux périodes se distingue:

  • jeudi le jour de la chimio: les souvenirs reviennent, le cerveau arrivait à imprimer les choses. La fille qui observe et comprends mon embarras est une représentation de mon amie Marie-Julie qui était présente ce fameux jeudi. Elle m’a été d’une grande aide par sa présence pour moi, ainsi que pour mes enfants.
  • A partir du vendredi matin: pas de souvenir, puis souvenir diffus jusqu’à récupérer complètement à partir de mardi. Dans les souvenirs diffus je retrouve la visite de samedi de l’Homme qui partage ma couche, le Professeur Docteur, l’envie irrépressible de voir mes enfants dimanche, l’appel à ma mère. L’arrêt des antiépileptique m’a grandement aidé dans la récupération mémoire et de mes rêves.

Dans ma quête de compréhension de ce qui m’était arrivée, j’ai contacté un ami neurochirurgien. J’aime beaucoup échanger avec lui, parce qu’il a un point de vu technique épatant sur le corps, les neurones, le cerveau… et je peux quand même échanger avec lui de mes questions du Sujet dans tout ça.
Cet ami m’a expliqué que les trois crises d’épilepsie que j’ai vécues, étaient l’équivalent d’un reboot pour un ordinateur qui a buggé. Pour lui, les souvenirs à compter du début de la crise et pour 24 heures seront partiels, faussés, c’est comme çà, toutes mes applications étaient perturbées par cet orage neurologique. Et pourtant, comme en témoigne ce rêve, malgré cette défaillance du matériel, ma psyché tend néanmoins à essayer de faire de la représentation. Dans ce rêve, les représentations sont liés à des souvenirs du jeudi de chimiothérapie: avant les crises et de l’après dans l’idée de comment j’aurai pu rentrer à la maison morte ou en légumes.

Lorsque mon ami dit “tes souvenirs à compter du début de la crise et pour 24 heures seront partiels, faussés…” Je le rejoins dans mon vécu de la chose. Je précise juste que pour moi les souvenirs sont des représentations que je me suis moi même construites. Ces représentations sont de fait différentes des choses qui se sont réellement passées. Mes souvenirs sont teintés de mon Subjectif. Il est clair que les souvenirs des moments que j’ai vécus de samedi à lundi soir reste comme brumeux et évanescent. Lorsque je parle avec ceux qui ont vécu ces moments avec moi, je suis épatée du nombre d’informations que j’ai perdues. Ce que j’ai retenu ce sont les éléments clairement lié à la notion d’affect: les visites de mon mec, mes gosses, l’appel téléphonique à ma mère et le Professeur Docteur.

Conclusion

Voila une expérience au laboratoire de mon inconscient qui me conduit à confirmer l’hypothèse suivante: dans un lien étroit avec son support corporel, ce qui permet au Sujet de faire de la représentation c’est l’affect. C’est parce que j’ai des sentiments que je détache un objet de son environnement. Ce que j’appelle objet peut être un autre Sujet.

L'effet de l'affect

Parce que je crois dans la valeur que l'autre me porte, en retour je porte de la valeur à cet autre


Schéma de Richard Abibon


L’affect c’est donc le trou qui est autour de la représentation. Ainsi je peux dire que l’affect c’est donc le symbolique en tant que tel.
Parce qu’il y a un trou autour ça dégage la représentation de son environnement, un peu comme le sculpteur sur bois qui fait émerger sa sculpture, sa représentation en coupant des copeaux de bois avec son ciseau. L’énergie qui permet la découpe, le coup de marteau, en serait la métaphore du sentiment.

A priori s’y j’en crois mon ami neurochirurgien: pas où peu de souvenir post crise. Et pourtant je garde une image claire du professeur docteur, de son visage, de son nom. J’ai le souvenir d’un neurologue qui est passé valider ma sortie du service. Je me rappelle vaguement les gestes techniques qu’il a eu mais pas moyen de me rappeler de son visage et encore moins de son nom. Pourquoi cette différence? Pourquoi l’un des deux ressorts de l’ensemble des soignants et pas l’autre? idem pour les infirmières, elles ont été charmantes, je leur ai demandé à chacune leur prénom et pas moyen de m’en souvenir d’une seule.

Mon hypothèse de compréhension est la suivante: parce que le Professeur Docteur a eu un attitude me laissant penser qu’il me portait de l’attention, je me suis sentie entendue. Parce que je me suis sentie entendue, en retour j’ai transféré de l’affect sur ce type. Lors de mon parcours de formation professionnelle j’ai mangé à toute les soupes la question de la bonne distance thérapeutique, professionnelle. Mais quelle connerie! la bonne distance c’est le non passage à l’acte sexuel: point. Ici je trouve encore comment même pour ce qui relève à priori uniquement que du somatique, et bien la prise en compte de moi en tant que Sujet vient soutenir ma récupération physique ET psychique.

Le dialogue entre individuel et collectif est à la base de ce qui me fait être humain. A la fois je suis seule avec mes représentations de moi même, à la fois je peux être qui je suis parce qu'il y a un passage d'affect avec d'autres. Ce passage de trou à trou c'est croire ce que dit l'autre de lui, sans se faire une représentation à sa place.

Précision méthodologique de ma conclusion: j’ai pris l’exemple du Professeur Docteur, parce que l’Homme qui partage ma couche: Nicolas et mes enfants ben vu l’amour que j’ai pour eux, ça me permettait un peu moins de vous donner à voir la représentation que je me fais de la représentation qui se détache de son environnement. Eux, de base ils focalisent toujours mon attention versant amour, ils sont mon relief, ma priorité, mes compagnons de route: pas étonnant que j'ai le souvenir même vague de les avoir vu pendant ma période de potage. Le médecin dont je parle je ne le connais pas d'avant, et dans l'après hormis mon désir de le remercier, lui et son équipe d'ailleurs, je n'ai pas d'enjeu particulier à le revoir. Et pourtant ma psyché l'a clairement détachée de l'environnement de ma chambre en réanimation, y compris pendant cette période où mes souvenirs sont pas très clair.

Ma vie continue je vous laisse j’ai plomberie avec l’Homme qui partage ma couche. Vraiment plomberie hein, c’est pas une métaphore on bricole chez nous.

Christine Dornier | Psychanalyste | Besançon


Tout sucre
Une histoire de désir, mon histoire de vie.