Peur du noir, pénétration et sexuation

Le rêve

Je suis dans une maison avec ma fille, Nicolas, F et d’autres mecs. J’ai très très peur parce que ma fille est menacée par un tireur d’élite. Le soir je ferme les rideaux pour que personne ne l’atteigne. Mais j’ai peur que le tireur soit déjà rentré à l’intérieur. Avec Nicolas on est dans un petit appart. Je vais vérifier si le tireur est pas déjà là. C’est F, j’ai pas mes lunette donc je l’ai pas vu tout nu donc c’est pas grave.
Je reviens à table, Nicolas me montre une tasse qui provient surement de l’hôpital, elle est passé au congèle et il y a des traces au fond. Je baisse les rideau pour être sur que personne ne pénètre la maison.

L’analyse du rêve

Le mécanisme de différenciation

Ma fille est une sacrée fille. Oui c’est la mienne, rien qu’en cela elle a ce truc si exceptionnel qui en fait à mes yeux la plus belle au monde. Pis en plus, elle parle d’elle, elle parle de ce qu’elle comprend du monde.

J’aime nos conversations parce qu’à la fois:

  • elle parle de son histoire à elle
  • je parle de mon histoire à moi
  • j’y trouve parfois des points de similitude dans la structure de ce qu’elle dit et de ce que je dis et parfois des points de différence.

Par cycle, ma fille exprime sa peur des petits coins sombres, du noir.
Au coucher, lorsqu’elle parlait à peine, elle disait voir un œil sur le mur. En effet, à bien y regarder, un point d’accroche de fil électrique venait donner l’impression d’un œil.
Dernièrement, elle a eu très peur d’un mélange d’histoires contées au périscolaire: un monstre de l’écologie venu parler à la radio pour inciter les enfants au tri et un fantôme enfin capturé par l’équipe d’animation pour éviter que les enfants ne propagent davantage l’idée d’un pour de vrai alors qu’il s’agissait d’un pour de faux.
J’ai bien d’autres exemples, mais ceux ci feront l’affaire pour l’analyse de mon rêve. Dans tous les cas ce qui revient c’est une peur véritable du noir, de ce qui pourrait en surgir et lui sauter dessus: tout comme dans mon rêve.

Ce qui me vient ici c’est que bien souvent, il est répondu aux enfants, moi y compris en mon temps: “c’est pas grave”“mais va y, tu risques rien”“tu exagères tu sais bien que c’est ton imagination”… Si vous saviez comme ces phrases me mettent en pétard. Si! c’est grave! pour le Sujet qui témoigne de sa peur. Lui, il a les pétoches pour de vrai.
Ma fille m’a dit il y a peu: “tu sais maman je sais que c’est mon imagination hein, mais je fais pas exprès j’ai peur quand même.” Comme je la comprend. Alors je l’accompagne là où elle doit aller quand c’est trop noir pour elle, et je l’écoute parler de sa peur. Passé ma propre peur qu’elle ait toujours peur, lorsque je l’écoute, sa peur s’estompe rapidement.

J’en reviens à moi, parce que ce rêve qui fait appelle à l’image de ma fille, il parle de moi et non d’elle. Si je vous parle d’elle c’est pour vous donner les contours du pourquoi je la met en scène ainsi dans mon rêve.

Jeune enfant, j’ai eu deux cauchemars récurent. Lorsque je me réveillais enfin, et que morte de fatigue je voulais fermer les yeux: le scénario recommençait au même endroit. C’était terrible. Puis un jour, j’ai eu la sensation de pouvoir modifier le scénario: bingo ma vie / mes nuits en ont été plus douces.
Mon rêve remet en scène sous une autre forme mes cauchemars de l’époque. J’ajoute qu’aujourd’hui je sais que c’est un rêve et non la réalité. Plus jeune dans les deux cauchemars récurrents, j’échouais à l’idée de me dire que ce n’était justement qu’un rêve.

La bascule que je vous décris dans mon histoire de:

  • je subis le scénario,
  • à j’ai la sensation de le maitriser

s’origine dans le renforcement de la différentiation entre mon rêve/ mon imaginaire et la réalité.

Lorsque ma fille dit “tu sais maman je sais que c’est mon imagination hein, mais je fais pas exprès j’ai peur quand même” ça me renvoie à moi même en ce temps où j’ai vécu cette maïeutique me conduisant :

  1. de la confusion/ mélange entre mon imaginaire et la réalité
  2. à la découverte de la différence entre mon imaginaire et la réalité
  3. à l’expérimentation pour de vrai de la différence entre mon imaginaire et la réalité.

La différenciation un processus dynamique

La phase (2) celle de la découverte est l’amorce du processus permettant de soutenir la différenciation sur du plus long terme entre réalité de vie de veille et imaginaire.

C’est encore en écoutant ma fille que la puce de m’est venue à l’oreille. Elle m’a dit “y avait pleins d’enfants mais j’ai pas dit hein, le mensonge des adultes sur le père noël. Ils leurs diront eux même.” Elle du haut de ses 6 ans, de rajouter "moi ça m’empêche pas de me raconter l’histoire qu’il existe et j’aime bien. J’ai pas besoin de croire qu’il existe en vrai "
Au delà de la notion du croire que j’aborderai dans un prochain article, elle m’a renvoyé à comment moi aussi parfois j’aime me raconter des histoires, et comment ça me suffit / me fait du bien. A voir le succès de certains films, je fais l’hypothèse que je ne suis pas la seule à aimer les histoires. Un tel succès s’explique pour moi par le fait que justement l’histoire touche une corde sensible des êtres humains que nous sommes tous. Autre élément me permet de dire que je ne suis pas la seule à aimer me raconter des histoires: la redondance d’histoires par delà les âges et les cultures. A priori une expression différente, et pourtant une structure commune entre des histoires comme le Roi Arthur et le Roi Singe. Ici aussi je développerai ce point dans un article ultérieur.

La partie que je retiens au service de mon propos est la suivante: la phase (2) de découverte de la différentiation vient poser le Sujet/ moi dans un entre deux:

  • rester dans l’imaginaire, dans le rêve, dans le ventre de sa mère, pouvoir mettre en scène pour de faux l’ensemble des idées de désirs contenues dans mon inconscient.
  • entrer dans la réalité colorée de subjectif, s’ouvrir au monde, naitre en tant que Sujet à par entière, soutenir que le passage à l’acte d’inceste est interdit.

Dans un premier temps, la différentiation reste marquée par des zones de mélanges, de confusions. La différentiation est flou: sacré paradoxe que j’assume aujourd’hui pleinement. En effet, même si ma psychanalyse vient à cet endroit travailler l’articulation / la différentiation entre le dedans et le dehors, entre l’imaginaire et la réalité, entre le mot et la chose… et bien je retrouve nuit après nuit des mises en scènes qui me disent que c’est jamais fini.

La phase (2) est l’amorce de l’articulation / la différentiation entre le dedans et le dehors. Ce mouvement tourne autour du trou:

  • entre soit et l’autre,
  • à la surface de mon propre corps, trous qui dans la réalité me permettent de voir, respirer, manger, déféquer… vivre quoi. De ces trous qui permettent l’entrée d’air, d’aliments et la sortie de ce dont le corps n’a plus besoin dépend la vie.
  • grâce à un objet articulatoire qui passe de l’un à l’autre. Il se trouve que chez moi j’ai trouvé que l’objet initial est mon zizi que je pense avoir perdu (dans ce rêve: mes lunettes). Puis du zizi c’est passé à ma mère, ou peut être les deux en même temps: peut importe qui est le premier des deux. Là c’est l’idée d’avoir un objet perdu après lequel je cours qui compte.

La peur du noir et crainte de la pénétration métaphore de la différence sexuelle / de la sexuation

A la transcription de mon rêve j’ai de suite associé le matériel emprunté à ce que je vois de ma fille et à ce que j’ai vécu lorsque j’avais son âge.

La maison peut être:

  • à la fois une représentation de mon corps, avec ses trous, qui laissent le champs libre à un tireur d’élite pour tirer son coup. Le risque de ce coup est de tuer la prunelle de mes yeux, de m’enlever ce qui m’est le plus précieux. A entendre que la position féminine, celle qui a le trou, c’est à la fois un plaisir de se faire tirer par celui qui a un zizi (le fusil) associé au risque de perdre ce que l’on a de plus précieux.
  • à la fois une représentation du corps de ma mère, ma fille étant une représentation de moi. Ainsi je satisfait mon désir de retourner dans le ventre de ma mère.

Dans mon rêve, Nicolas, l’Homme qui partage ma couche dans la réalité peut être:

  • à la fois une représentation de lui même. Les autres hommes de la maison, peuvent être aussi des représentations de lui (version romantique) ou bien encore de l’ensemble des hommes que je désire sexuellement (version la plus probable).
  • à la fois une représentation de mon père pénétrant le ventre de ma mère, ou le mien peut importe: une mise en scène de mon désir de passage à l'acte d'inceste.

La nuit, boucher les trous pour éviter la pénétration

Lorsque j’avais l’âge de ma fille, je dormais dans une chambre ayant trois portes et une fenêtre. Dehors, l’arbre sous la lampe de rue jouait de ses branches pour me faire croire à la présence d’une sorcière aux doigts crochus. Je craignais qu’elle ne pénètre par une des ouverture de ma chambre et vienne me couper tout membre qui dépasserait des bords de mon lit. Oui ça s’invente pas hein. Le rêve de ma nuit du 24 décembre 22 est juste une nouvelle mise en scène d’une même structure: un truc qui pourrait surgir du noir, pénétrer par un trou pour tuer ma fille/ moi. Petite le scénario parle d’une coupure d’un membre, le rêve de cette nuit d’une coupure totale de mon corps: la mort.

Dans ce dernier rêve je bouche les trous pour éviter d’être vu par dehors, pour éviter le risque et pourtant je crains néanmoins que le tireur n’ai déjà pénétré la maison. Boucher les trous ne suffit pas, c’est peine perdue. D’ailleurs je vois un homme nu dans la maison. La tentative de censure en forme de perte de lunettes (en vie de veille je suis myope et ne vois rien sans mes verres) associe la représentation de ma perte de phallus à la vue de l’homme nu: du tireur qui est dedans.

Et la tasse dans tout ça?

“Nicolas me montre une tasse qui provient surement de l’hôpital, elle est passé au congèle et il y a des traces au fond.” Ce passage fait référence à mon passage à l’hôpital ces dernières semaines. Pour être plus précise cette tasse fait référence à mon passage à l’hôpital du 14 décembre 22. Un hasard a fait trouvé un kyste de 8 cm sur mon ovaire droit. Une série de test médicaux plus tard, un coup de chaud sur une prise de sang notant des marqueurs tumoreaux au dessus de la moyenne, le chirurgien m’a enlevé ce 14 décembre:

  • le kyste incriminé
  • l’ovaire qui était complètement explosé en son centre par le kyste
  • une trompe

La tasse est une représentation de mon système génitale féminin: un creux, un réceptacle qui a désormais des traces indélébiles.
Le passage au congélateur me fait penser à la congélation des ovules. Bien que je ne désire pas en vie de veille avoir de nouveaux enfants, bien que mon autre ovaire soit encore en fonction, il semblerait que mon inconscient voudrait bien se prémunir d’une perte d’ovules, en les congelant: au cas où. Mon inconscient vient lutter ici encore contre l’idée de la perte, perte de mon caractère féminin de part mon sexe: une autre prunelle de mes yeux que je veux garder, ne pas perdre: ma capacité à enfanter.

Christine Dornier | Psychanalyste | Besançon

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