Le sol qui résiste : un symptôme systémique
Début de semaine dernière, je me suis rendue au jardin du Ravelin pour relever les pommes de terre précoces. J’ai saisi la grelinette, et là où, en mars, j’avais planté les patates à main nue, j’ai dû lancer mes quatre-vingts kilos en saut à pieds joints pour l’enfoncer.
Ce n’est pas une simple sécheresse passagère.
C’est le signe d’un sol qui a perdu sa capacité à retenir l’eau. Les dernières lectures disponibles à fin juillet 2026 confirment que les sols en France sont asséchés sur au moins un mètre et demi de profondeur en moyenne. Ce phénomène, que l’hydrologie régénérative qualifie de désertification pédologique, n’est pas anodin. Bien sûr, il y a des zones plus ou moins impactées, mais la moyenne, elle, ne ment pas.
Les larmes comme symptôme : quand le sol sec réveille l’angoisse existentielle
Je me suis à nouveau assise sur l’un des troncs, j’ai regardé le jardin, et j’ai pleuré.
Pleurer devant ce paysage asséché, c’est un symptôme subjectif d’un mécanisme psychique profond.
C’était quelques jours avant que les mégafeux de Gironde et des Landes ne débutent. C’était aussi après dix ans, dix ans que j’étais revenue, les mains dans la terre, pour comprendre ce qui nous lie au vivant.
Et là, les larmes sont venues, encore.
Pourquoi pleurer devant un sol sec ? Parce que ce sol, je le vis comme un placenta. C’est par lui que je mange, que je respire, que je vis.
Sa mort, c’est la mienne qui se profile.
Comme je l’ai souvent analysé dans mes écrits sur la psychanalyse, l’angoisse de la finitude est universelle, car elle touche à ce qui nous constitue le plus profondément : la peur de la disparition, de l’absence de soi et de toute chose. Elle renvoie au fantasme du ventre maternel, cet antre originel où nous avons été nourris, protégés, avant de devoir affronter le monde, seule coupée du placenta inaugural. Ici, le sol sec devient le symbole de cette finitude, une possible coupure d’avec ce qui me nourrit au risque que je disparaisse. L’inconscient, comme je l’ai exploré dans mes réflexions, ne distingue pas toujours entre la menace réelle et la peur archaïque de la perte. Si la terre meurt, c’est notre propre mortalité qui nous fait face, et cette prise de conscience est une violence psychique que le moi doit intégrer.
Mais pourquoi cette angoisse est-elle si violente ? Parce qu’elle est sans objet précis. Je ne crains pas un danger immédiat (quoique!), je peux encore aller au magasin acheter une tomate, m’asseoir sur mon tronc, et faire semblant. Et pourtant, elle sait, elle, que ce qui se joue sous mes pieds se met en place depuis des années, partout dans le monde: elle s’encre dans la réalité d’un monde qui s’assèche au niveau des sols.
Écrire cela, c’est complexe, car ce texte s’ancre dans le domaine de la psyché, ce que je ressens face à la réalité du monde. Ici, un sol exempt de toute eau. Je dois donc parler de moi, de ma perception de cette réalité, tout en parlant de la réalité elle-même : pas de pluie depuis tant de temps.
En résumé, j’angoisse de ma fin, ici, par la faim.
La difficulté : comprendre pour agir
Bon, un chat est un chat. Ici, je peux dire qu’il n’y a pas d’eau, c’est mesurable me direz-vous! Alors où est la difficulté ?
Et bien, ma difficulté, la voilà : si l’eau manque, mon esprit tend à vouloir comprendre. Pourquoi ? Comment ?
Que puis-je mettre en œuvre pour que cette terre du Ravelin, que je cultive depuis six ans, puisse à nouveau nourrir les êtres humains de mon quartier ?
C’est là que ça se corse.
J’ai lu. J’ai regardé. Je me suis fait un avis, un avis critique sur le fonctionnement des cycles de l’eau.
L’hydrologie régénérative nous apprend que l’eau n’est pas un simple intrant. C’est un tout qui relie le vivant.
Un sol vivant retient l’eau, la filtre, la redistribue. Un sol mort, lui, la laisse s’écouler, et aggrave ainsi les sécheresses et les risques d’incendie. Il se trouve que d’autres que moi ont un avis différent.
La question du croire : entre avis et esprit critique
Mais quelle est la différence entre un avis et un esprit critique ?
Cela rejoint une dynamique fondamentale, celle qui sépare la croyance: ce besoin de s’accrocher à une vérité rassurante, presque sacrée, de la pensée critique, qui accepte l’incertitude et interroge sans cesse.
La foi, comme l’a exploré Abibon Richard dans ses réflexions sur la transmission des savoirs et des dogmes, n’est pas seulement une adhésion à une idée, mais un mécanisme de défense contre l’angoisse de l’inconnu. Quand la réalité devient trop complexe ou trop effrayante, l’esprit humain a tendance à se réfugier dans des réponses toutes faites, des solutions magiques, comme si le simple fait de croire pouvait conjurer le chaos. Ce que je viens de dire je l’ai vérifer au laboratoire de mon inscient. Que le lecteur qui découvrirait une autre piste ose m’en faire part. C’est à partir de plusieurs sujets, issus de nos laboratoires, que nous construirons une théorie de la psychanalyse ancrée dans le terrain, et non dans des textes devenus dogmes.
En psychanalyse, cette tension entre foi et raison est au cœur de la compréhension de l’inconscient. Comme je l’ai souvent souligné dans mes écrits, l’angoisse de la finitude, cette peur diffuse de la disparition, de l’effondrement, pousse l’être humain à projeter ses craintes sur des objets concrets ou des boucs émissaires. Ici, les bassines deviennent une sorte de fétiche moderne : “Si nous en construisons assez, nous maîtriserons le feu, nous maîtriserons la sécheresse.” Pourtant, cette croyance ignore les mécanismes réels du vivant. L’inconscient, dans sa quête de sécurité, préfère l’illusion à la complexité.
En science, rappelons ce qu’est le cycle de l’eau, le sol, et les cinq principes de l’hydrologie régénérative : l’eau ne s’isole pas, elle circule, elle s’infiltre, elle nourrit. Mais cette approche rationnelle, aussi solide soit-elle, se heurte à une résistance psychologique profonde. Car accepter que la solution passe par une remise en question de nos pratiques, de nos certitudes, c’est accepter de monter sur le divan de notre propre ignorance. Et cela, comme le montre l’analyse des mécanismes de défense, est une épreuve bien plus angoissante que de s’en remettre à un dogme, fussent-il inefficace ou dangereux.
L’article du Point : une fausse solution qui aggrave le problème
Alors, quelques jours plus tard, une fois les mégafeux bien installés en Gironde et dans les Landes, une fois la folle élaboration de tant de gens sur les ondes médiatiques bien entamée, je suis tombée sur cet article du Point : « Incendies : et si l’on creusait davantage de bassines partout sur le territoire ? ».
Mon hypothèse ? Le feu, ça fait ressortir les angoisses de plus d’un sur la toile. Encore une fois.
Je distingue soigneusement l’angoisse de la peur. La peur a un objet : je suis dans la forêt, je vois l’incendie avancer, j’ai peur de brûler, peur que ma maison brûle. Et au fond, cette peur réveille une angoisse plus profonde : celle de ma propre fin.
Je suppose que cette idée de fin, d’autres la portent aussi en eux. Et que pour eux, comme pour moi, c’est insupportable.
Pour y faire face, l’être humain est ingénieux : il se voile la face et se persuade qu’il court à sa perte à cause de l’autre. Ce mouvement qui désigne un responsable extérieur, ici, le manque de bassines, là, la gestion des forêts, est aussi une façon de gérer l’angoisse inaugurale de l’être subjectif : celle de sa propre disparition.
Mais dans la folie médiatique qui s’empare de ces événements, une question me hante : Parmi tous ces commentateurs, ces experts autoproclamés, ces voix qui s’élèvent pour proposer des solutions ou des boucs émissaires… combien ont vraiment eu peur ? Combien ont fait partie des 220 000 réfugiés évacués, le cœur battant, les affaires entassées à la hâte dans la voiture, la fumée dans les poumons ? Et combien, au contraire, n’ont fait que projeter leur angoisse sur des images apocalyptiques, comme si le feu, vu de loin, n’était qu’un écran sur lequel déverser leur terreur diffuse de la fin, la leur, celle du monde, peu importe ?
Là, peut-être, se révèle la frontière entre celui qui a eu peur dans sa chair… et celui qui, parce qu’il a vu des images de fin du monde, laisse libre cours à son angoisse.
Analyse critique de l’article du Point
Cet article qui prône des bassines, bien sûr, ça paraît une idée lumineuse pour éteindre des feux.
Et pourtant, une bassine seule, qui ne laisse pas l’eau s’infiltrer dans un sol non drainé, elle contribue au sol sec qui est l’un des trois combustibles d’un feu.
En analysant l’article du Point, je vois que la solution proposée est incomplète. L’article part d’un constat juste : les incendies gagnent du terrain de manière inédite. Il propose de retenir l’eau avant qu’elle ne retourne à la mer pour irriguer et lutter contre le feu.
Pourtant, cette approche ignore un point crucial : l’eau doit circuler, pas seulement être stockée.
Les bassines, une fausse solution qui aggrave le problème
Prenons l’exemple des bassines statiques, comme celle de Sainte-Soline. Elles puisent massivement dans les nappes phréatiques, asséchant les sols autour d’elles. Résultat : à long terme, elles aggravent la sécheresse qu’elles prétendent combattre.
L’hydrologie régénérative nous rappelle que l’eau n’est pas un stock, mais un cycle dynamique. Elle doit circuler, s’infiltrer, nourrir les sols et la biodiversité pour être vraiment efficace. Voici ses 5 principes clés, qui s’opposent directement à la logique des bassines :
- Ralentir : Freiner l’écoulement de l’eau en surface pour favoriser son infiltration (haies, méandres, micro-ouvrages en bois).
- Infiltrer : Permettre à l’eau de pluie de pénétrer dans les sols. Un sol vivant (riche en matière organique, en vers de terre) agit comme une éponge. Un sol mort, lui, la laisse ruisseler.
- Stocker : Stocker l’eau dans les sols et les nappes, pas dans des réservoirs artificiels qui puisent dans les ressources souterraines.
- Favoriser l’évapotranspiration : Les plantes et les forêts “recyclent” l’eau via l’évaporation et la transpiration, créant des pluies locales et des microclimats humides.
- Diversifier la végétation : Planter des essences variées (arbres, arbustes, haies) pour stabiliser les sols, créer des habitats et améliorer la rétention d’eau.
Conclusion : Les bassines, en extrayant/ soustrayant l’eau des nappes, brisent ce cycle. L’hydrologie régénérative, elle, restaure les mécanismes naturels pour que l’eau reste disponible, même en période de sécheresse.
La vraie question n’est donc pas : “Comment stocker plus d’eau ?”
Mais : “Comment redonner à l’eau sa place dans le vivant, plutôt que de la traiter comme une ressource à exploiter ?”
L’article utilise aussi un biais rhétorique : « Où étaient les écologistes pendant les feux ? » Sous-entendu, c’est leur faute.
C’est une projection. Plutôt que d’affronter notre impuissance face aux feux, on désigne un bouc émissaire.
Cette tendance à projeter nos angoisses sur un ennemi imaginaire est un mécanisme classique de défense psychique, comme je l’ai souvent décrit dans mes travaux. Comme je l’ai exploré dans mes réflexions sur la psyché, l’angoisse de la finitude est insupportable, alors on la déplace sur l’autre, sur un groupe, sur une idée, pour ne pas avoir à l’affronter soi-même.
Ma réponse à l’angoisse : cultiver le vivant, pas les illusions
Avec l’analyse, j’ai compris : oui, la vie a une fin.
Et en l’occurrence, le temps que cette fin arrive, la mort, et bien justement, il y a la vie.
Car avant, l’angoisse m’empêchait de vivre, de trouver un sens à ma vie. Mais en comprenant que la peur de la fin est aussi ce qui nous pousse à agir, à créer, à nous lier aux autres, j’ai pu transformer cette angoisse en moteur. Comme le montre l’analyse psychanalytique, l’acceptation de nos limites est souvent le premier pas vers une vie plus pleine, plus engagée.
Le feu, le sol, et le sens de ma vie
Mon enjeu, celui du sens de ma vie, c’est de continuer à cultiver mon lien aux autres, à m’assumer en tant que qui je suis, avec tout ce que je suis : mon savoir expérientiel, mes sentiments, mes souvenirs.
Et j’assume mon idée : non, un article comme celui du Point ne suffit pas.
J’ai envie et besoin que les lecteurs de cet article puissent aussi lire le reste, se faire un avis éclairé, avoir le choix de penser, et non s’engouffrer dans un dogme qui soulage uniquement à court terme.
Car ça ne suffit jamais.
Pour aller plus loin
- Travaux de Serge Zaka sur l’assèchement des sols et les données climatiques
- Pour une hydrologie régénérative
- Est si nous pouvions cultiver l’eau douce? Samuel Bonvoisin
- Samuel Bonvoisin
- Psychanalyse libre et open source, Christine Dornier
- Richard Abibon
Christine Jeudy | Psychanalyste | Besançon