Je suis fatiguée.
Fatiguée de lire, d’écouter, de sentir monter en moi cette irritation sourde, comme une peau à vif. Chaque post Facebook, chaque reportage de France 3, chaque article de la presse locale, chaque boucle WhatsApp qui tourne en boucle avec les mêmes slogans, les mêmes images, les mêmes certitudes, me laisse un goût d’amertume, une sensation d’être agressée sans qu’on me touche vraiment. Une partie de moi s’agace, se rebiffe : « Mais il/elle est sérieux, là ? » Une autre, plus profonde, est remplie d’effroi. Comme si quelque chose, dans la compréhension, dans le lien, bloquait. Comme si le drapeau, la Citadelle, les mots d’ordre, les messages qui s’enchaînent sans fin occupaient la place du vivre ensemble, du faire ensemble. Comme si l’espace pour respirer, pour penser librement, se faisait de plus en plus étroit à chaque notification, à chaque gros titre tape-à-l’œil, à chaque message du genre “Tu as vu ça ?” ou “Il a fait ça, tu te rends compte ?” balancé en boucle, sans vérification, sans réflexion, et surtout sans que personne ne dise ce que ça lui fait vraiment, ce qu’il en pense au fond. Juste des infos jetées là, comme des cailloux, sans émotion, sans engagement. Et ça, ça me manque.
Je me surprends à disqualifier la parole de l’autre dans ma tête. Parce que ce qui se dit, ce qui s’affiche, ce qui s’impose, ce qui circule en boucle, m’agace au point de saturer mon esprit. L’autre matin, un rêve m’a tenue en haleine toute la journée, bien après mon réveil. La maison familiale était remplie de gens qui squattaient les pièces, occupaient l’espace, répétaient les mêmes phrases, les mêmes débats stériles. Ils n’y étaient pour rien dans la vraie vie. C’est moi qui, dans mon rêve, avais engagé une procédure d’expulsion. La maison, c’est une métaphore de mon esprit. Ces squatteurs, ce sont les discours, les symboles, les positions politiques qui s’installent en moi sans m’apporter rien en retour. Alors, mon inconscient organise leur expulsion : il les chasse, les efface, les réduit au silence.
Je suis coutumière de ce mécanisme. Quand une représentation me dérange, mon inconscient la détruit la nuit. Les immeubles s’effondrent, les drapeaux brûlent, les discours deviennent du charabia, les fils de discussion explosent en pixels. En rêve, c’est une purge nécessaire. Mon esprit a besoin de ce défouloir, de cette liberté de tout casser pour se réapproprier son espace, et créer de nouvelles représentations: plus acceptables pour la fille moi même.
Le jour, tout change. Je n’ai pas le droit de passer à l’acte pour de vrai. Parce que je repère cette tendance à expulser ce qui m’envahit, je suis d’autant plus prudente en réalité. Mon éthique m’oblige à transformer cette énergie en quelque chose de constructif. Ce que je fais la nuit en rêve, je refuse de le reproduire éveillée. La réalité exige de moi que j’écoute, que je questionne, que je construise – même avec ce qui m’irrite. Mon rêve me rappelle ma capacité à rejeter… et ma responsabilité de ne pas le faire.
La Citadelle illuminée, l’aigle déployé : et moi dans ce récit ?
Quand j’ai vu la Citadelle s’illuminer, quand j’ai vu l’aigle noir flotter à nouveau sur la mairie, quand j’ai vu les mêmes photos tourner en boucle sur les réseaux, les mêmes commentaires s’enchaîner comme une litanie, quelque chose en moi s’est noué. Pas contre la lumière. Pas contre l’aigle. Mais contre ce que ces gestes sous-entendent : « Voici notre identité, voici notre histoire », comme si cette identité ne pouvait être que celle-là, comme si Besançon se résumait à un monument éclairé, à un drapeau hissé, à une image virale partagée en masse. Je comprends la puissance du symbole. Il fédère, il marque, il donne l’illusion d’une unité. Pourtant, je reste là, avec cette question qui me serre la gorge : et moi, dans ce tableau ?
Où est ma place, à moi qui ne me reconnais ni dans l’exaltation de ces emblèmes, ni dans leur rejet systématique, mais dans quelque chose de plus fragile, de plus vivant : l’idée d’un bien commun qui ne se réduit pas à des pierres, à des tissus, ou à des boucles médiatiques ? Un bien commun qui se construit dans les interstices, dans les silences entre les slogans, dans les projets qui naissent hors des écrans.
Où est la place pour ce qui ne se crie pas, pour ce qui ne s’affiche pas, pour ce qui se construit dans le silence, à partir des sensibilités de chacun ?
Ce qui me trouble, c’est l’absence de nuances. Le débat se résume à deux camps qui s’affrontent en boucle :
- Ceux qui célèbrent les symboles comme une victoire,
- Ceux qui les combattent comme une provocation.
Et entre les deux, des milliers de voix étouffées : ceux qui doutent, ceux qui rêvent d’une autre façon de faire ville. Où est l’espace pour ces gens-là ? Où est l’espace pour dire que Besançon n’est pas un match entre deux équipes, mais un territoire où cohabitent des récits multiples, des attachements divers, des manières différentes de se sentir chez soi ?
La Citadelle brille, l’aigle flotte, les commentaires s’enchaînent… Mais où est le récit qui nous rassemble au-delà des clivages ? Où est la place pour ceux qui, comme moi, cherchent moins à brandir un étendard qu’à tisser du lien, un lien qui ne passe pas par l’adhésion ou le rejet d’un symbole, mais par l’écoute, par l’action concrète, par la construction patiente d’un nous plus large que les camps ?
Je ne veux pas choisir entre célébrer et combattre. Je veux une autre voie : celle qui interroge, qui propose, qui construit. Celle qui dit : « Oui, les symboles ont leur importance… mais ils ne suffisent pas. Une ville, c’est avant tout des vies qui se croisent, des mains qui se tendent, des projets qui germent dans l’ombre des drapeaux. »
Et si on parlait de ça, justement ?
De ce qui unit au-delà des emblèmes.
De ce qui émerge quand on arrête de tourner en rond.
De ce Besançon qui n’est ni dans les communiqués, ni dans les polémiques, mais dans le quotidien de celles et ceux qui la font vivre.
On peut faire l’hypothèse que les 21 781 voix qui ont porté la liste majoritaire à la mairie de Besançon se réjouissent de voir la Citadelle illuminée et l’aigle déployé. Ces symboles répondent peut-être à une attente identitaire, à un besoin de visibilité, à une volonté de marquer un nouveau départ. Pour certains, une ville, c’est ça : des emblèmes forts, une direction claire, un programme à appliquer, des agents à diriger. C’est une vision, et elle a sa légitimité.
Mais on peut aussi imaginer que, au-delà de ces emblèmes et de cette approche managériale, ces mêmes électeurs, comme tous les autres, ont des attentes qui touchent au concret : la qualité de vie au quotidien, des services publics accessibles, des projets qui améliorent vraiment les quartiers, une écoute réelle des habitants, une place pour chacun dans la construction de la cité. Pour d’autres, une ville, ce n’est pas seulement un programme à mettre en œuvre ou une administration à gérer, mais un espace vivant, fait de sensibilités, de nuances, de projets qui émergent du terrain.
Alors, comment faire pour que toutes ces attentes : celles des 21 781 électeurs de la majorité, celles des 19 095 voix de l’opposition, et celles des 26 420 abstentionnistes, trouvent leur place dans ce “premier kilomètre de démocratie” ? Comment s’assurer que la démocratie ne s’arrête pas au dépouillement des urnes, ni à l’application d’un programme, mais qu’elle continue à intégrer les questions, les doutes, les envies de faire ville autrement, même après le vote ?
Parce que les symboles ont leur importance, tout comme la gestion et les projets structurants. Mais une ville ne se construit pas uniquement avec des emblèmes, des plans préétablis ou une logique descendante. Elle se construit aussi – et surtout – avec l’écoute, le dialogue, et la prise en compte de toutes les sensibilités, y compris celles qui ne se sont pas exprimées dans les urnes, ou qui l’ont fait différemment.
Ce qui me questionne, c’est cette tension entre deux façons de voir la ville :
- D’un côté, ceux pour qui une municipalité, c’est d’abord un projet à réaliser, une machine à faire fonctionner, des décisions à prendre depuis le sommet.
- De l’autre, ceux (et je me compte parmi eux) pour qui une ville, c’est avant tout un territoire où cohabitent des récits multiples, où les projets naissent aussi du bas, où la démocratie se vit au quotidien, dans l’échange et l’adaptation permanente.
Et c’est peut-être dans cette capacité à articuler les deux – la rigueur de la gestion et la souplesse de l’écoute, les symboles et les réalités vécues – que se joue une démocratie vraiment vivante. Une démocratie qui ne se contente pas de gérer, mais qui construit avec, qui ne se limite pas à appliquer un programme, mais qui s’adapte aux attentes réelles des habitants, quelles qu’elles soient. Une démocratie où personne ne se sent exclu du récit commun, qu’on ait voté pour la majorité, pour l’opposition, ou qu’on ait choisi de ne pas voter du tout.
Alors je me dis que mon rôle, c’est d’ouvrir des brèches.
Pour rappeler que les symboles, les programmes et les débats en boucle ne suffisent pas à faire une ville. Une ville, c’est une multitude de récits, de rêves, de colères, de silences, de projets qui avancent, même quand ils ne font pas le buzz. Mon agacement, ma fatigue, mes rêves de squatteurs me parlent d’une seule chose : l’intérêt pour moi de continuer à créer des espaces où l’on peut exister autrement. Où l’on peut dire : « Je me reconnais dans l’envie de construire quelque chose qui nous ressemble à tous, une création collective plutôt qu’une réaction. »
Je sais ce que j’ai à faire, à mon échelle :
- Continuer à observer ce que ces symboles, ces débats, ces décisions éveillent en moi et le dire, l’écrire, le partager, pour transformer cette irritation en question, en dialogue, en acte.
- Aménager des temps où la sensibilité subjective de chaque habitant, chaque élu, chaque agent municipal, chaque commerçant de mon quartier puisse être accueillie, s’ils en ont l’envie. Des moments pour écouter, sans jugement et sans précipitation, toutes les voix :
- Ce que la Citadelle illuminée, l’aigle déployé ou les projets municipaux éveillent en chacun – fierté, indifférence, agacement, espoir, ou tout autre sentiment.
- Mais aussi ce qui se vit au quotidien : les trajets qui irritent, les lieux qui manquent, les rencontres qui font du bien, les petits riens qui comptent, les rêves pour demain, les colères rentrées, les idées qui germent.
Parce que c’est dans ce mélange, entre symboles et réalité vécue, entre émotions et concret, entre tous les acteurs du territoire, que se dessine le vrai visage d’un quartier, d’une ville.
Des espaces où chacun peut dire, sans hiérarchie ni filtre :
« Moi, cette Citadelle qui brille, ça me fait ça… »
« Et dans mon quotidien, ce qui me pèse, c’est plutôt ça… »
« Ce que j’aimerais, ce serait que… »
- Travailler avec toutes celles et ceux qui le souhaitent: habitants, élus, services municipaux, associations, partis politiques, commerçants… à dégager, ensemble, les enjeux communs qui émergent de ces paroles. Pas pour les opposer, mais pour les faire dialoguer, les croiser, en faire une matière vivante et partagée.
- Puis, toujours avec ce collectif élargi, imaginer des propositions et des actions pragmatiques qui répondent à ces enjeux. Des actions ancrées dans le réel, pensées pour le temps long, parce que le vivre-ensemble ne se décrète pas depuis un bureau ou une tribune : il se construit pas à pas, avec tous ceux qui font la ville au quotidien.
Je sais que ça commence par écouter – cette fatigue, cette irritation, mais aussi ces élans, ces envies de faire autrement. Ça commence par accepter que je n’ai pas toutes les réponses, mais que je peux contribuer à poser les bonnes questions. « Et si on parlait du reste ? » Du reste, c’est-à-dire de nous. De nos vies qui se croisent, de nos mains qui se tendent, de nos projets qui germent dans l’ombre des drapeaux et des programmes.
Alors je fais avec. Quand une parole, un symbole ou une idée m’interpelle, je respire. Je note ce que ça éveille en moi. Je questionne : « Pourquoi est-ce que ça me touche autant ? » Je cherche les interstices, ces espaces où quelque chose de nouveau peut émerger, où les mots deviennent des graines plutôt que des réactions. Je crée des contre-représentations, non pour détruire, mais pour élargir le champ des possibles. Et je dis “et toi? tu ressens quoi?”
Le plus stimulant, c’est de travailler avec cette ambiguïté, cette diversité de points de vue. De composer avec ce qui me dérange ou m’inspire, pour en faire une force collective. Alors j’écris, je parle, je dessine. Je cherche des gens qui ne pensent pas comme moi, pour comprendre, avancer, et co-construire des réponses qui nous ressemblent. Et parfois, j’éteins mon téléphone, pour laisser la place à l’essentiel : le temps, les mots, les gestes qui font ville.
Parce que je suis sûre de ne pas être la seule.
À vouloir croire au bien commun en cherchant comment le faire vivre concrètement. À avoir besoin d’espaces pour poser mes mots, mes actes, mes espoirs, sans me laisser emporter par le tourbillon des débats stériles.
On pourrait en parler, non ? En vrai. Sans boucle. Sans écran. Juste avec des mots, des gestes, et le temps qu’il faut pour construire, ensemble, tous ceux qui font la ville, une ville où chacun trouve sa place.
Et si on se retrouvait pour en parler, à Battant ?
Je vais à nouveau organiser des temps de parole dans mon quartier, des moments simples, ouverts à toutes et à tous (habitants, élus, commerçants, agents municipaux…), pour échanger sur ce qui nous tient à cœur pour Battant, nos questions, nos idées, nos projets. Des espaces pour écouter, partager et co-construire ensemble.
Ces rencontres contribueront à nourrir le Manifeste des États Généraux de Besançon, un texte vivant qui rassemble nos attachements, nos envies et nos propositions pour la ville, quartier par quartier.
Parce que le bien commun se crée dans l’écoute et le dialogue, là où on vit.
Dans d’autres quartiers, des initiatives similaires ont déjà émergé. Et si on les reliait pour amplifier cette dynamique ?
Vous en êtes ? Les dates et lieux pour Battant seront partagés très bientôt… (À suivre !)
Christine Jeudy | Psychanalyste | Besançon