Cet été, j'ai changé de statut sans changer d'adresse sur les papiers. Je suis devenue déplacée climatique. Mon appartement est resté entre 30 et 36 degrés pendant plus de deux mois, jour et nuit, sans trêve. Impraticable est le mot juste. On ne pratique pas un lieu où le corps ne retrouve jamais sa température.
J'ai déménagé mon sommeil dans le jardin de ma belle-mère. J'ai dormi à 20 degrés chez elle. J'ai travaillé à 24 degrés maximum dans les caves du Tiers-lieu « le 97 ». Je me suis sentie chanceuse. Riche, même.
Le luxe, en 2026, ce n'est plus la piscine. C'est une pièce où le corps se repose.
Et j'ai eu, chaque soir en m'endormant au frais, une pensée émue pour toutes celles et tous ceux qui n'ont pas eu cette chance. Mes voisins de la rue qui vivent en appartement, restés deux mois dans la même fournaise que moi, sans le carré d'herbe de sauvetage. Mes voisins de la rue qui vivent dans la rue, justement. Le gazon choisi pour la nuit, l'abri frais pour le jour, ce n'est pas les degrés du bitume, jour et nuit.
Je précise, parce que des portes, il y en a qui s'ouvrent : les accueils de jour, les services sociaux, les gens qui y travaillent et qui ne comptent pas leurs heures. Eux savent que la porte, ça se tient debout à l'ouvrir, tous les matins, sans que ce soit jamais simple. Ce n'est pas d'eux que je parle. Je parle des habitants d'appartement. Et pas de tous non plus. Je parle de ceux-là surtout qui, depuis quelques années, ont œuvré à faire légitimer leurs désagréments par un grand autre, la ville, la préfecture, un arrêté, plutôt que de venir s'asseoir entre usagers du quartier, avec les services, même un peu, même malaisément, pour décider ensemble comment régler nos conflits d'usages. Nan. C'est un autre qui sait. C'est un autre qui signe. Il reste le bitume, jour et nuit, et la porte que personne, dans la rue, n'a eu le réflexe d'ouvrir.
Alors le grand Autre a pris la parole au bond. Il applique, il décide, il met en œuvre l'assèchement de notre terreau d'êtres humains : le lien social.
Le vivant, sous cette chaleur, s'est mis à chercher ses abris. Le mien, je l'ai trouvé. Il y en a d'autres que cette ville refuse même de chercher.
Le jardin a tenu. La production, non.
Le jardin du Ravelin est travaillé depuis six ans. Sol couvert, jamais retourné en profondeur, décompacté, nourri. Cette année encore, il n'a pas reçu une goutte d'eau ajoutée par un être humain. Et la vie y est restée.
Un sol, au fait, c'est quoi ? Pas un support mort qui attend ses intrants. Une construction du vivant, lente à naître : des siècles pour quelques centimètres. Les argiles et l'humus, cette matière noire née de la décomposition, s'y unissent en ce qu'on appelle le complexe argilo-humique, la colle qui soude la terre en agrégats. Entre ces agrégats, des pores, qui retiennent l'eau autant que l'air. Et la matière organique peut stocker jusqu'à vingt fois son poids d'eau. Autrement dit, un sol vivant est une éponge, et le couvert végétal en est la peau, celle qui empêche la surface de se dessécher. Un sol nu, tassé, est une dalle. Six années de patience au Ravelin, payées en fraîcheur relative et en survie : les plantes, les insectes, le réseau souterrain qui relie tout ça.
Un sol vivant est une construction du vivant. Un sol nu, tassé, est une dalle.
Le mot est lâché, et il vaut pour plus que la terre. Ce qui s'est construit au Ravelin en six ans, c'est une capacité à accueillir et à retenir. Des corps qui tiennent ensemble, une vie qui circule dessous, invisible. Une dalle, elle, ne retient rien et ne laisse rien vivre à la surface. J'ai appris au jardin à reconnaître le vivant à ceci : ça s'installe, ça s'enracine, ça occupe une place et ça la rend habitable pour d'autres. Le sol m'a appris à lire ma ville avec les mêmes yeux.
Il a manqué trois mètres cubes d'eau pour passer la sécheresse. Pour les légumes.
Trois mètres cubes, c'est peu, c'est énorme, ça dépend de quel côté du robinet on se trouve.
Trois mètres cubes pour nourrir, quatre-vingt-quinze par semaine pour décorer
La ville, elle, a tenu ses comptes autrement. Tout l'été, pendant que le Doubs s'enfonçait dans les restrictions, ses agents ont arrosé les massifs fleuris promis par le nouveau maire, avec l'eau de la rivière et les réserves de la piscine. Quatre-vingt-quinze mètres cubes par semaine pour les fleurs. Trois cent quatre-vingt-dix pour la pelouse du stade. Jusqu'à soixante-dix pompés dans le Doubs, par dérogation, pour mille quatre cents jeunes arbres, cent litres chacun, deux fois par mois. Et pour les arbres, je signe des deux mains. « Rendre sa beauté à la ville », assume la municipalité. Pendant ce temps, il manquait trois mètres cubes au Ravelin pour des courges et des tomates qui auraient nourri.
Trois mètres cubes pour nourrir. Quatre-vingt-quinze par semaine pour décorer.
Je ne suis pas contre la beauté. J'en fais même un métier, d'une certaine manière. Mais quand l'eau devient rare, décider ce qu'on arrose cesse d'être une affaire de jardinière. C'est un choix politique, et il se lit dans les assiettes.
Je te renvoie, cher lecteur, à ce que ça te fait de t'imaginer l'assiette vide, pour toi et les tiens.
Et je remarque une chose, en jardinière qui regarde les hommes arroser : de l'eau, il y en a eu, tout l'été. Pour le décor. Ce qui a manqué, ce n'est pas la ressource, c'est le rapport au vivant. On a arrosé ce qui embellit et laissé mourir ce qui nourrit. Le même geste, appliqué à la même ville, va bientôt se rejouer ailleurs. Parce qu'une ville qui ne reconnaît plus ce qui vit et ce qui nourrit finit par ne plus reconnaître non plus ceux qui vivent, et qui ont faim, et qui cherchent où se poser.
Ceux qu'on ne voit plus
Au jardin, il y a une zone où des gens se sont installés. Installés à peu près dignement, j'ai envie de dire, parce qu'au moins il y a un arbre, de l'ombre, un peu d'abri. Un brin de confort, quoi. Ce qui me gêne, ce sont les détritus qui y sont laissés. Trois brouettes, quatre brouettes que je nettoie depuis juin. L'autre jour, j'ai vu deux gars, là, cachés. Je leur ai fait peur, juste par ma simple présence. Ils m'ont dit : madame, on dérange ? Non, vous ne dérangez pas. Je vous demande juste de nettoyer ce que vous laisserez, parce que quatre brouettes depuis juin, ça me saoule.
Ils ont fait exactement ce que fait le vivant, partout où le vivant existe : chercher une poche de fraîcheur, une ombre, un coin où s'installer et tenir. Les insectes dans les pores du sol, les plantes dans les fissures du muret, eux sous l'arbre du Ravelin. Le vivant s'installe. C'est même sa seule manière d'exister.
Je pourrais discuter l'argument qu'on sert avec un geste las de la main : oui, mais quand t'es pauvre et que tu dors à la rue, rien ne t'empêche de mettre tes trucs à la poubelle. C'est de la même famille que l'autre, celle qu'on entend partout : c'est pas parce que t'es dans le désarroi qu'on va te laisser faire. L'opposition l'a entendue au conseil municipal du 17 septembre, en rapportant des témoignages : des tentes ont été prises à des personnes qui dormaient dedans. Des jeunes hommes qui ne savaient où aller dormir, à qui on confisque la tente, et à qui l'on ne dit même pas comment la récupérer.
L'adjoint en charge du CCAS a répondu ceci, mot pour mot :
« Clairement, notre souhait n'est pas de laisser s'installer des campements illégaux partout n'importe où à Besançon et donc nous continuerons à être vigilants pour maintenir la ville et que les gens ne s'installent pas partout où ils veulent sous prétexte qu'ils sont dans le désarroi. »
Tu peux vérifier mes dires, écouter la réponse de l'élu mot pour mot, ici : transcription du conseil municipal du 17 septembre, point 3.
Sous prétexte qu'ils sont dans le désarroi. Je n'ajoute rien, la phrase se défend toute seule, et c'est un élu qui l'a prononcée sans ciller. Je ne veux pas la discuter. Je veux te demander de faire un chemin avec moi, et de suivre le fil jusqu'au bout.
Suis le fil
Suis le fil, justement. Quand tu n'as pas de chez toi, l'endroit où tu pouvais t'asseoir dans la rue t'est interdit par un arrêté. Le juge des référés du tribunal administratif a refusé de le suspendre, alors il s'applique. Il n'est pas encore jugé sur le fond, sa légalité reste à examiner, mais en attendant, il tient la rue. Et toi, debout, tu cherches. Tu essaies de te fabriquer un peu de toit, une tente. La ville la qualifie d'illégale et te la démonte. C'est le mot de l'adjoint : illégal. Non pas triste, non pas de fortune, non pas dernier abri avant le bitume : illégal. Et l'arrêté, lui, reste en vigueur, imprimé, appliqué. Une ville, c'est aussi la liste des corps qu'elle accepte de voir assis, et tu ne figures plus à l'inventaire. Assis, tu es délogé. Abrité, démantelé. Reste une seule issue, celle que personne ne signe : disparaître. Devenir invisible, se fondre dans la fissure, l'ombre, le trou que la caméra ne filme pas. C'est la réponse à la question que personne ne pose : quand tout lieu t'est interdit, il ne te reste que l'invisibilité pour rester quelque part. Et ce que nous appelons discrétion, c'est en fait la seule stratégie qui reste à quelqu'un pour exister sans être chassé.
Ce que nous appelons discrétion est en fait la seule stratégie qui reste à quelqu'un pour rester quelque part sans être chassé.
Parce que rester quelque part, justement, c'est ce que la ville a décidé de ne plus tolérer : s'installer, même sous une tente, même au coin d'un arbre.
Relis le mot : s'installer. C'est le même mot que pour un sol, que pour une plante, que pour une vie. Le vivant, tout le vivant, s'installe pour exister. Et voilà une ville qui en a fait son ennemi intime : le sol doit rester nu, l'herbe du bitume doit être maîtrisée, et les hommes doivent rester mobiles, délogés, interchangeables. Une dalle ne veut rien voir pousser à sa surface. C'est bien connu : ça tient, une dalle, à condition que rien ne s'installe dedans.
On ne les voit plus, ces hommes, ces femmes. Moi, je les vois, parce que je les rencontre au jardin. Et ces détritus, ceux que j'ai remis aux tri, au final, c'est une trace de vie, la vie d'un confrère être humain mis au banc du centre-ville de ma cité. Il faut que tu saches une chose : cela fait six ans que je cultive ce jardin, et c'est la première année que j'y vois autant de traces d'êtres humains. Dix ans, et d'un coup, des brouettes de vie abandonnée à côté de mes tomates. Quand on efface quelqu'un de l'espace public, il ne reste que ce qu'il abandonne comme indice d'une existence. Mon hypothèse, c'est qu'ils viennent d'ailleurs, d'un endroit visible d'où ils ont été chassés. Chassés du visible, justement. Alors ils sont allés là où la caméra de sécurité ne filme pas, dans le trou, à l'abri des regards. La vigilance annoncée au conseil a tenu sa promesse : ils ne se sont installés nulle part. Ils se sont cachés.
La vraie question, celle du lien
Et au-delà du réflexe de recul devant des détritus, de se dire que c'est dégueulasse, des bouteilles et des restes qui traînent, il reste la vraie question, celle du lien social. Parce que pendant qu'on reproche à ces hommes, ces femmes, de laisser traîner leurs affaires, la ville leur confisque leurs tentes. Les voilà démunis deux fois : chassés de l'ombre de leur abri, et attendus au rangement.
Qu'est-ce que ça nous ferait, à nous, d'être seul.e, mis en dehors du dehors de la société ? Pas sous la société, au sens des échelles et des classes : hors d'elle, hors du regard, hors de l'adresse.
Un être humain tient debout dans la parole qu'on lui adresse.
Ce que je sais de la psyché, c'est que quand plus personne ne s'adresse à quelqu'un, il s'invente des stratagèmes pour continuer d'exister, et que ces stratagèmes, loin de déranger, devraient nous réveiller. C'est la même loi qui régit le sol et la psyché : ce qui vit cherche toujours une voie, même tordue, même souterraine, même par les détritus abandonnés. Et nous, l'humanité vivante de cette ville, nous avons la part inversée de cette loi : ce qui ne s'adresse plus à personne se met à dormir comme une dalle.
Est-ce que ce n'est pas notre peur, la peur que personne ne vienne jamais nous adresser la parole, qui nous rend si cons et si capables de dormir ?
Ce soir, moi, je ne dors pas. Et je ne comprends pas ceux qui dorment, avec cet arrêté, avec cette violence faite aux hommes, aux femmes.
Je sais ce que certains penseront : la poubelle la plus proche, quand on n'a plus d'adresse, demande déjà beaucoup. Savoir où elle est. Avoir la force d'y aller. Accepter de disparaître encore un peu plus en rangeant ce qui reste de soi. Je ne dis pas ça pour excuser quoi que ce soit. Je dis ça pour regarder en face ce que nous exigeons, nous qui avons un jardin, un balai, un seuil.
Ces deux-là ont pris la brouette
Et voici ce qui me saoulait, au fond, dans ces brouettes. Ce n'était pas la saleté : il suffit d'un râteau et d'un quart d'heure. C'était de faire le travail à la place des services, ceux qui ont pris ce rôle, ou à qui on l'a donné, et de ramasser ce que personne d'autre ne ramassait, brouette après brouette depuis juin.
Puis un après-midi, deux personnes ont dévalé les escaliers. J'étais fâchée, je partais pour les engueuler, pour leur dire non, c'est pas possible. Moi aussi, j'allais les chasser. Je n'ai pas eu le temps de dire le fond de ma pensée : bonjour madame, c'est magnifique ce jardin, merci pour le fait de le cultiver. Oh mais il est dégueulasse ce jardin, c'est quoi ça ? Vous avez une brouette qu'on vous aide à nettoyer ?
J'étais partie pour laisser le merdier en place. Je leur ai prêté ma brouette. J'ai pu dire à quel point j'étais saoulée de nettoyer, et ils m'ont entendue pour de vrai. Et on a nettoyé ensemble.
Bref, ce jour-là, ce sont mes voisins de la rue qui m'ont réconciliée avec une humanité qui, je le trouve, déserte nos rues. La même humanité qui m'empêche de dormir. Parce que ce qui m'empêche de dormir, au fond, ce n'est pas que la chaleur. C'est la violence que les êtres humains se font entre eux, y compris dans ma rue, y compris dans ma ville. De la violence en col blanc, signatures au bas des arrêtés, dérogations, mètres cubes alloués. Et de la violence en ségrégation, entre voisins d'appartement, dont je fais partie, et voisins de la rue en tant que tels. Une frontière que nous entretenons à force de seuils, de balais, de porte qu'on n'ouvre pas.
Le vivant, lui, ne signe pas d'arrêtés. Il cherche la fissure, l'ombre, la brouette. Il s'est glissé dans deux personnes qui ont dévalé les escaliers, un après-midi, pour ramasser les ordures d'une jardinière fatiguée.
Il y a des voisins qu'on salue, d'autres qu'on balaie. Ce jour là, ces deux-là ont pris la brouette et à nous trois, on a fait un bout de chemin ensemble.
Image de couverture : des dalles de terre sèche, août 2026, photographiées à la garde d'eau de Besançon. Une image d'illustration de ce que ça donne, concrètement, quand la vie s'en va.
Christine Jeudy | Psychanalyste | Besançon