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Fast-foods, gastronomie et billets mal digérés

Analyse d'un billet de L'Est Républicain

D’abord, on lit. Ensuite, on fait quoi ?

Alors voilà, j’ai encore lu un de ces billets qui vous laissent avec un goût de déjà-mâché et une question lancinante : « Et maintenant, on fait quoi ? » « À Besançon, il n’y a plus de restaurant étoilé, mais il y a des fast-foods. » Dès la première phrase, le ton est donné (encore) : on va vous raconter une histoire en noir et blanc, avec d’un côté les méchants fast-foods, de l’autre les gentils nostalgiques de la gastronomie. « Les ados raffolent » contre « les commerçants s’inquiètent »« La nouvelle génération » contre « les anciens »« La restauration rapide » contre « les magasins traditionnels ». Tout y est, comme d’hab : les cases, les camps, les étiquettes. On se croirait dans un épisode de « Qui veut gagner des clivages ? »

Mais une fois qu’on a refermé la page, une fois qu’on a hoché la tête en se disant « C’est vrai, quoi » ou « N’importe quoi »on fait quoi ? On retourne à nos occupations, un peu plus énervés, un peu plus convaincus que le monde est un champ de bataille, et que notre rôle se limite à choisir notre tranchée. « Moi, je suis team poulet frit » ou « Moi, je pleure les étoiles Michelin »Magnifique. On a bien avancé.

Analyse à ma sauce express : l’auteur, ce magicien des oppositions

Prenons deux minutes pour décortiquer la recette, parce que c’est toujours la même :

  1. Un constat binaire : « Il n’y a plus de ceci, mais il y a cela. » Comme si la vie était une balance, et que tout gain d’un côté était forcément une perte de l’autre. « Plus d’étoiles, mais des fast-foods. » « Plus de tradition, mais de la modernité. » « Plus de vieux, mais des jeunes. » Spoiler : la réalité, elle, est rarement aussi manichéenne.
  2. Des acteurs désignés : « Les ados » (tous identiques, bien sûr), « les commerçants » (tous inquiets, forcément), « les chefs » (tous partis, évidemment). Pas de place pour les nuances, les exceptions, les « moi, je kiffe les deux » ou les « en fait, je m’en fous ». Ah, et au fait, j’ai des restaurants en tête qui ne sont pas étoilés et qui sont des merveilles pour mes papilles. Je ne vais pas les citer ici, mais ils se reconnaîtront sûrement à la lecture de ce billet. Oui, moi aussi, je fais des billets.
  3. Un sous-texte anxiogène : « On ne peut s’empêcher de penser qu’il y a vraiment quelque chose à faire. » Traduction : « Paniquez, mais ne vous demandez pas quoi, ni comment, ni avec qui. » Le journaliste pose le décor, allume la mèche, et s’éclipse. À vous de jouer, les gars ! Ou alors ne vous inquiétez pas, un homme ou une femme providentiel·le va venir répondre… mais répondre à quoi, au fait ? 

Le problème, ce n’est pas le constat. C’est l’absence totale de piste pour en sortir. On nous décrit un paysage, on nous montre les fossés, et on nous laisse là, avec nos peurs et nos préjugés. « Regardez comme c’est profond, ce fossé ! » « Et maintenant, débrouillez-vous. »

La posture de l’auteur : observateur ou pyromane ?

Je fais l’hypothèse que l’auteur est prisonnier d’un format qui favorise le clash, la polémique, le « vous avez une heure pour vous détester ». C’est plus simple, ça fait plus de clics, ça alimente les conversations de comptoir. « Les fast-foods contre la gastronomie », c’est vendeur. « Et si on parlait de ce que ça nous fait, à chacun ? », c’est moins sexy.

Pourtant, écrire, c’est choisir. Choisir ses mots, ses angles, ses silences. Et quand on choisit systématiquement de cadrer les choses en opposition, on participe à quelque chose de bien plus grand que la simple information, ou le simple billet : je pense qu’on entretient une culture de la division« Toi, t’es d’un côté. Moi, je suis de l’autre. » « Toi, t’as peur des fast-foods. Moi, j’ai peur des vieux qui râlent. » *« Toi, t’es pour. Moi, je suis contre. »

Résultat ? On passe notre temps à se braquer, à se méfier, à camper sur nos positions. Et la ville, dans tout ça ? Elle devient un ring, un terrain de guerre, un endroit où l’on se croise sans se voir, où l’on parle sans s’écouter.

Ce genre de posture, un frein au bien commun

Ce qui m’agace, c’est que ce type de billet ne nous aide pas à vivre ensemble. Il nous empêche même d’essayer. Parce que pour construire quelque chose en commun, il faut d’abord oser sortir de ses cases. Il faut oser dire : « Moi, ce changement, ça me fait ça » sans avoir peur d’être jugé. Il faut oser écouter l’autre sans chercher à le convaincre. Il faut oser se demander : « Et si on essayait de comprendre, avant de trancher ? »

Mais non. On préfère les étiquettes, les généralités, les « de toute façon, eux, ils sont comme ci »Pourquoi ? Parce que c’est plus facile. Parce que ça évite de se confronter à la complexité du réel. Parce que ça nous donne l’illusion de maîtriser le débat, alors qu’on ne fait que le stériliser. Je pense que la violence, elle commence là : dans cette incapacité à voir l’autre comme un partenaire, et non comme un adversaire. Dans cette habitude de réduire les enjeux à des slogans, les gens à des catégories, les villes à des champs de bataille.

Et si on essayait autre chose ?

Imaginez un instant un billet qui ne partirait pas des oppositions, mais des vécus. Un billet qui demanderait :

  • « Toi, commerçant, cette arrivée de fast-food, ça te fait quoi, vraiment ? » (Pas « tu es pour ou contre », mais « qu’est-ce que ça change pour toi ? »)
  • « Toi, jeune, qu’est-ce que tu aimes dans ces nouveaux lieux ? » (Pas « tu es un adepte du poulet frit », mais « qu’est-ce que ça t’apporte ? »)
  • « Toi, amateur de gastronomie, qu’est-ce que tu regrettes, et qu’est-ce que tu aimerais voir émerger ? »

Imaginez un billet qui ne conclurait pas sur « il y a vraiment quelque chose à faire », mais sur « et si on en parlait, ensemble ? ».

Ce n’est pas de l’utopie. C’est juste une autre façon d’écrire. Une façon qui donnerait la parole sans la confisquer, qui mettrait en lumière les nuances plutôt que les clivages, qui permettrait de transformer l’agacement en action.

En conclusion : 

Je demande simplement aux journaux d’arrêter de nous enfermer dans des rôles tout faitsDe cesser de nous opposer pour mieux nous vendre du clic. D’oser sortir des oppositions faciles, des débats qui tournent en rond, et des peurs qu’on nous ressert à chaque billet et à chaque article.

Parce que Besançon, ce n’est pas un champ de bataille. C’est un territoire à co-construire. Un endroit où des commerçants, des habitants, des jeunes, des moins jeunes, des amateurs de poulet frit ou de cuisine étoilée, peuvent se parler, s’écouter, et inventer ensemble des solutions qui répondent à leurs besoins réels.

Alors la prochaine fois qu’on vous proposera un « eux contre nous », posez-vous une question simple : « Et si, au lieu de choisir un camp, on essayait de comprendre ce que chacun vit, et ce qu’on pourrait faire ensemble ? »

Parce que c’est là, et seulement là, que le vrai travail commence.

PS: Et sinon, j’en profite pour faire du recyclage sur cette thématique du commerce en centre-ville. « Oui, bon, d’accord, c’était sur Battant… » mais aujourd’hui, je suis prête à passer le pont. Parce que le débat, lui, ne s’arrête pas aux rives. :

Coopérative de proximité du Quartier Battant: Une réponse collective au maintien et au développement économique du quartier

Les sept visages de l’eau :
quand le jardin devient un écosystème résilient