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Besançon installe un tuyau dans le Doubs :

ce que la source d'Arcier nous dit de notre représentation de l'eau

Une info travaux qui cache une histoire plus grande

J'ai lu cette semaine dans la presse locale que Grand Besançon Métropole installe un tuyau dans le Doubs. La source d'Arcier, qui alimente en eau potable une grande partie du bassin de vie bisontin, est à un niveau plus bas que tout ce que les services avaient anticipé. L'usine de la Malate, qui traite cette eau, exige un minimum de 300 mètres cubes par heure. En dessous, on l'arrête. Sans pluie d'ici fin octobre, la source ne suffira peut-être plus.

L'élu en charge de l'eau livre une phrase que je n'arrive pas à oublier. La station avait été redimensionnée il y a quelques années pour ce seuil de 300 mètres cubes, en pensant être large. Et l'on arrive déjà au minimum de ce qui avait été envisagé. Le changement des ressources va plus vite que ce que l'on pouvait calculer.

Ce n'est pas une erreur de calcul. C'est la signature d'un basculement.

Comprendre d'où vient cette eau, pour comprendre ce qu'elle perd

Une source comme Arcier, ce n'est pas un trou dans le sol rempli d'eau. C'est une résurgence karstique : la pluie tombe sur un plateau, s'infiltre dans les fissures du calcaire, circule lentement dans le sous-sol, puis ressort plus bas. La source est la sortie visible d'un réservoir invisible, son bassin d'alimentation, des kilomètres carrés de sols, de forêts, de prairies, de champs, de zones urbanisées.

Une source baisse quand il pleut moins, certes. Mais surtout quand l'eau de pluie n'infiltre plus. Un sol vivant fonctionne comme une éponge : il retient l'eau et la restitue lentement. Un sol compacté, labouré, drainé, imperméabilisé laisse tout filer. L'eau part vite, gonfle les rivières quelques heures, puis il n'en reste rien. Le cycle de l'eau que l'on apprend à l'école omet ce rôle central des sols et des plantes, cette eau verte qui s'infiltre, nourrit le vivant, retourne à l'atmosphère par la transpiration, et précipite ailleurs. Couper ce cycle assèche un territoire même quand la pluviométrie ne s'effondre pas.

J'avais déjà rencontré ce mécanisme au jardin du Ravelin, quand la grelinette refusait de s'enfoncer dans une terre devenue béton. Comme je l'écrivais dans L'angoisse du sol sec, le feu et l'illusion des bassines, ce n'est pas seulement le ciel qui a changé. C'est le sol.

Le tuyau : une béquille qui évite de regarder la jambe

La logique de la collectivité se défend. Il faut de l'eau potable demain matin. Personne ne peut s'offrir l'arrêt de l'usine.

Ce dispositif est une réponse en aval à un problème né en amont. La source faiblit parce que son bassin retient moins l'eau. On va donc pomper le Doubs, lequel est lui-même en étiage. Secourir une ressource affaiblie en prélevant dans une autre ressource affaiblie, c'est reculer pour mieux sauter. C'est la politique du tout-tuyau, celle qui s'est généralisée depuis les années 1960 : toujours plus d'ouvrages, jamais de traitement de la cause. Pendant ce temps, dans la communication de GBM, aucune question posée sur l'état des sols du plateau d'Arcier, sur le drainage, sur la disparition des prairies et des zones humides qui font le travail d'éponge.

Je vois dans cette affaire le même mécanisme psychique que celui qui nous fait préférer la solution magique à la question embarrassante. Face à ce qui nous angoisse, on aménage, on colmate, on ajoute un dispositif. La béquille a ceci de rassurant qu'elle permet de continuer à marcher sans interroger la jambe. Les mégabassines des Deux-Sèvres, de l'Espagne, racontent la même histoire à plus grande échelle : stocker l'eau de force plutôt que réapprendre au territoire à la retenir.

Le tuyau répond à la question de la semaine. Il ne répond pas à celle de la décennie.

Ce qu'une autre réponse ressemblerait

Il existe une autre voie, documentée, expérimentée : l'hydrologie régénérative. Son principe tient en une phrase, stocker l'eau dans le paysage plutôt que dans des ouvrages. Ralentir l'eau partout où elle passe : haies perpendiculaires à la pente, mares, zones humides restaurées, sols couverts, rivières à qui l'on rend de l'espace. Des projets existent en France, comme cette forêt éponge menée dans l'Aube avec l'Office national des forêts, où l'on ralentit délibérément les écoulements pour réhydrater les sols d'un bassin entier, avec des aménagements simples en bois inspirés du travail des castors.

Appliqué au plateau qui alimente Arcier, ce raisonnement change la question posée aux décideurs. Cent cinquante mille euros dans un tuyau qui pompera un Doubs à sec, ou un programme de rétention et d'infiltration qui rendrait à la source une partie de son débit, durablement ? Les deux sans doute, dans l'immédiat. Mais seule la seconde construit quelque chose. Et ce chantier là ne se décrète pas seul dans un bureau : il se construit avec les agriculteurs, les forestiers, les habitants du plateau. C'est une affaire collective, exactement le genre de débat qu'un territoire devrait s'autoriser, avec ses cahiers d'expression, ses rencontres, la parole de chacun prise au sérieux.

Cultiver la pluie plutôt que de l'attendre

L'article conclut sur la pluie d'ici fin octobre, la variable décisive. J'ajoute une nuance : attendre la pluie n'est pas une stratégie. La sécurité d'un territoire ne réside ni dans un tuyau ni dans un ciel clément, mais dans la capacité de ses sols à boire l'eau quand elle tombe, à restaurer les cycles de l'eau verte pour favoriser les pluies continentales et retenir l'eau dans les profondeurs. Une capacité qui se cultive, littéralement.

La source d'Arcier, comme ce sol sec du Ravelin, nous renvoie à quelque chose de plus intime que la gestion de l'eau. Elle demande ce que nous faisons de notre dépendance au vivant, et si nous acceptons enfin de regarder en face la jambe sur laquelle nous appuyons.

On ne peut pas pomper indéfiniment. On peut en revanche réapprendre à retenir.