Peur du manque
Une histoire de bonbons

Préalable méthodologique

[Brève d’enfant] Une fois n’est pas coutume, je vais parler d’autre que moi. Je relate comment je me suis représenté une brève de mon quotidien de mère et comment ce quotidien avec eux me renvoie à moi, à mon propre inconscient.
Pour ce qu’ils ont vécu, mes enfants seront les seuls à pouvoir en dire quelque chose, ou pas.

Le point de tension

Le plus grand (12 ans) rentre au Tiers-lieu “le 97” un sachet de bonbons à la main. Il en offre un à la plus petite (5ans). Celle ci lui en réclame un second: refus du premier qui indique que se sont ses bonbons, achetés avec son argent à lui. Elle lui en chipe un et cours me retrouver " maman hein que c’est vrai que mon frère il doit partager ses bonbons"
A savoir cher lecteur, que mes deux enfants ont de l’argent de poche: 10 euros par mois. Alors apprenant que le grand a acheté les bonbons avec son argent j’explique à la plus jeune qu’il est libre d’en offrir ou pas.

A cet instant elle descend de mes bras brusquement, claque la porte et cours se poser sur les matelas de lecture un peu plus loin en pleurant à chaudes larmes.
Très surprise par sa réaction, j’ai un premier mouvement: sourire.
Puis reprenant une mine plus sérieuse et compatissante à ce qu’elle vit, je suis allé la rejoindre. Pas moyen d’engager de dialogue. Je l’informe que je me tiens à sa disposition pour prendre son propre argent de poche et l’accompagner au Vrac afin qu’elle puisse s’acheter ses propres bonbons. Elle finit par accepter ma proposition, nous voila donc parties muni de son porte monnaie, rejoindre le magasin un peu plus bas dans la rue.


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La mise en mots

Pendant le trajet je lui ai dis que j’avais besoin de comprendre ce qui s’était passé pour elle, que sa réaction m’avait fait sourire dans un premier temps, parce que j’étais surprise qu’une si petite fille puisse avoir autant de présence dans l’expression de ses sentiments. Puis que j’ai ressenti de la peine pour elle et un sentiment de frustration, les bras ballant face à une situation interne qu’elle vivait sans que je puisse intervenir. La seule chose possible pour moi à cet instant a été de lui dire que si elle voulait bien et quand elle serait prête à me raconter je l’écouterai avec attention.

Entre deux sanglots elle s’est mise à raconter:

  • Elle “Ben j’ai eu très mal au cœur quand tu as dit que vu que mon frère s’est acheté ses bonbons avec ses sous c’est lui qui décide de m’en donner ou pas”
  • Moi "Ah d’accord. Je suis désolée, le but n’était pas de te blesser, juste de garantir à Hugo l’intégrité de ce qui est à lui "
  • Elle “oui mais du coup je me suis dis que le jour ou j’aurai plus de sous, si personne ne me donne à manger, je ne pourrai plus manger du tout. J’ai eu très peur”
  • Moi " oh choupette, je suis désolée que tu ai eu aussi peur. D’abord là c’est à moi de te garantir le fait que tu puisses manger, c’est le rôle d’un parent pour son enfant. Il y a un truc important que je ne t’ai pas encore dit: c’est pas avec de l’argent qu’on peut manger"
  • Elle “ben si comment on fait pour acheter dans les magasins sinon?”
  • Moi “et bien on fait comme ce qu’on fait depuis quelques années avec toi: on plante ce que l’on mange”
  • Elle “ah oui tu as raison, on a planté des salades, des tomates. On pourra planter des gnocchi?”
  • Moi “ah ben non, pour le gnocchi on plantera des patates et on trouvera une recette pour les faire”
  • Elle “ah oui. Alors si j’apprends à planter des choses qui se mange ça me rassure. J’ai moins peur.”
  • Moi “oui est je travail aussi, ce qui nous permet d’avoir de l’argent pour acheter ce que nous ne savons pas encore produire et te donner ton argent de poche chaque mois.”
  • Elle “oui c’est vrai. Je me sens mieux. Mais tu sais maman, il y a surement des enfants qui ont rien à manger en vrai. Bon pas en France, mais dans le monde. Pis tu vois dans la rue y a des gens qui demande de l’argent parfois”
  • Moi “oui”
  • Elle en sortant du magasin et son précieux paquet de bonbons en main: “tu sais ce que je vais faire? je vais mettre deux bocaux de bonbons au Tiers-lieu, je vais en mettre un avec une étiquette qui dit que si les gens en veulent ils doivent me demander et me redonner de l’argent. Pis je ferai un deuxième ou je dirai que c’est gratuit”
  • Moi: " ben ou pas bichette, c’est tes sous garde les"
  • Elle “justement maman c’est mes bonbons que j’ai acheté avec mes sous donc je vais faire comme je veux et faire deux bocaux”

Ils m'ont tout deux autorisés à vous raconter notre aventure de famille.

Et chez moi ça fait quoi de vivre cette histoire?

Écouter ma fille parler d’elle ainsi, ça m’a émue. J’ai ressenti d’autant plus d’émotions que c’est parce qu’elle a vécu ce qu’elle a vécu ce jour là que j’ai dis pour la première fois sous cette forme:
“c’est pas avec de l’argent qu’on peut manger” Le dire m’a fait un effet d’apaisement incommensurable.
Moi aussi je suis porteuse de cette crainte de ne plus avoir assez, pour manger, pour vivre. Outre les représentations régulière du manque dans mes rêves, je suis d’un naturel écureuil. Chez moi la peur de manquer se traduit par une épargne régulière: “au cas où”
Les années et ma psychanalyse m’ont amené un peu plus de tranquillité dans ma réalité de vie de veille sur ce point: plus de tranquillité à vivre et moins de temps à me nouer le ventre par peur de manquer d’argent, de temps…

Et pourtant rêve après rêve je trouve encore des représentations du manque et des sentiments de malaise étroitement liés. Mon inconscient ne lâche aucune représentation, rien ne se perd, rien ne disparait: c’est la différentiation entre l’imaginaire et la réalité qui est à l’origine de mon apaisement en vie de veille.

La voir prendre sa décision sur les deux pots de bonbons, ça m’a scotché: une part fière d’être sa mère et d’autre part le sentiment désagréable de la voir être elle à part entière. Elle a résisté à mon désir de la voir garder ses bonbons bien à elle.
Petite je me suis fait la représentation d’être la créature de ma mère, comme si j’avais été son Pinocchio. C’est ma créatrice qui m’a donné vie, qui m’a mise en mouvement par son amour et ses consignes.
Je me suis fait la représentation d’avoir été mise en mouvement par elle, comme une marionnette mise en mouvement par l’intermédiaire de fil. Par cycle, je me suis fait la représentation de couper les fils qui me liaient à elle: pour gagner mon Je, me faire naitre en tant que Sujet Christine à part entière.

L’aventure des bonbons avec ma fille m’a conduite à replonger dans mes représentations de moi fille et me propulse dans ma représentation de moi mère.
En effet là, je suis dans la position de la créatrice et ma fille la créature. L’idée que je considère ma fille comme ma créature est pas agréable pour moi, et pourtant elle est là. Moi qui prône la naissance du Sujet à par entière, moi qui en ai fait mon métier, je porte une idée d’être la créatrice d’un autre, d’être aux manettes qui la mets en mouvement.

Autrement dit je porte deux idées contradictoires:

  • d’une part celle qui dit que je me vois comme créatrice, aux manettes qui met en mouvement ma fille
  • d’autre part celle qui dit que j’écoute ma fille en tant que Sujet à part entière pour la rendre libre.

Lors d’une de nos randonnées/ co-vision avec Richard Abibon j’ai fini par dire: “tu te rends compte que quand je dis que j’élève mes gosses pour être libre, je leur passe néanmoins un code source qui dit que je les veux libre: c’est moi qui écrit le code, contrairement à mon souhait de départ” Bon c’est comme ça hein je suis pas à une contradiction près. Et puis c’est sans compter sur mes enfants, individus à par entière, qui par eux même tendent à désirer couper les fils qui me relient à eux. Le processus se répète de génération en génération. Quand je parle de fil c’est dans le champs de l’imaginaire hein, bien sur.

Christine Dornier | Psychanalyste

J'ai les oreilles qui poussent
ou comment j'entends mes analysants