Besançon, le 29 juin 2026
Mon ami,
Je t’écris encore, sans attendre ta réponse à ma dernière lettre. Parce que hier, en écoutant Pascal Routhier au conseil communautaire, j’ai senti monter en moi cette même colère sourde, ce même mélange d’incompréhension et de tristesse que tu connais bien. Tu te souviens ? Quand on se disait, l’été dernier, que la canicule de 2003 aurait dû nous servir de leçon. Eh bien, hier, j’ai compris que non. Pire : on a l’impression que cette leçon, on l’a oubliée volontairement.
Monsieur Routhier, donc, nous a servi son couplet. Tu le connais, ce refrain. Celui qu’on entend sur les plateaux télé, dans les discours des élus locaux, ou même autour d’un café avec un adjoint au maire : « On est tous responsables, on est tous majeurs, on est sur le terrain. » Comme si répéter ces mots, les marteler avec cette fausse humilité, suffisait à en faire des héros de l’urgence. « Moi, j’étais encore ce matin pour essayer de trouver des solutions », nous a-t-il lancé, comme s’il était le seul à se soucier du sort de nos écoles surchauffées, de nos aînés étouffant dans leurs logements, de nos enfants qui n’arrivent plus à respirer en classe, comme s’il était le seul à connaitre la solution (qu’il n’a pas d’ailleurs d’après lui.)
Et puis, le coup de massue, celui qui tombe à chaque fois, systématique : « Il faut y aller à la climatisation, on n’a pas le choix. »
Mais c’est quoi, cette posture, mon ami ?
Cette posture que prend Pascal, c'est une posture de celui qui sait, qui décide, qui exclut d’un revers de main toute autre voix, toute autre idée. Comme si l’intelligence collective n’était qu’un mot creux, comme si les savoirs expérientiels — ceux des enseignants, des soignants, des habitants, des associations — ne valaient rien face à la parole sacrée de l’élu ou de l’expert médiatique. Comme si ma parole à moi, celle que je porte depuis des années, celle qui s’appuie sur ce que je vois, ce que je vis, ce que je teste avec d’autres, n’avait pas sa place. Et c’est ça, peut-être, qui me révolte le plus. Pas Monsieur Routhier en particulier, non. Ce système, cette manière de faire qui consiste à monopoliser la parole et à invisibiliser tout ce qui ne rentre pas dans le cadre que l’on a décidé, ce cadre pour lequel on travaille. « On est sur le terrain », disent-ils. Mais quel terrain ? Celui des décisions prises entre soi, ou celui où l’on écoute, où l’on co-construit, où l’on fait avec plutôt que pour ou contre?
Mais si, Pascal, on a le choix!
On a le choix, et c’est bien là le problème. Parce que son discours, mon ami, c’est un piège. Un piège rhétorique, une fausse fatalité qu’il nous présente comme une évidence. Tu nous parles de la DRAC comme si c’était l’alpha et l’oméga, Pascal, une entité intouchable, presque divine. Mais la DRAC, c’est avant tout des gens. Des gens qui appliquent des directives, oui, mais des gens qui, comme nous, ont des enfants, des parents, des voisins qui crèvent de chaud. Et je te parie mon dernier billet que beaucoup d’entre eux, si on leur parlait des solutions low-tech — celles qui rafraîchissent nos écoles sans étouffer nos bâtiments sous des couches d’isolation qui pourrissent tout (j’ai vu ça, au 97 rue Battant, faisant parti du fameux patrimoine de Besançon), ils nous diraient : « Mais c’est exactement ce qu’il faut faire ! »
Les normes, Pascal, elles n’ont pas à tuer des gens. Si elles le font, c’est qu’elles sont mal écrites, mal appliquées, ou tout simplement dépassées par l’urgence. Alors oui, la DRAC a ses règles. Mais ces règles, ce sont des humains qui les ont faites, et ce sont des humains qui peuvent les repenser. Surtout quand on leur propose des solutions qui respectent le bâti ET sauvent des vies.
« Il faudrait raser toutes les constructions existantes », nous dit-il, les yeux mi-clos, l’air de celui qui a tout essayé. « On va tourner en rond, on va se mordre la queue. » Comme si nous étions condamnés à errer, éternellement, dans le désert de l’inaction. Et puis, le coup de grâce : « Même M. François Gemenne le dit. » Ah, l’argument d’autorité ! Comme si citer un expert, même de manière tronquée, suffisait à clore le débat.
Parce que son récit, mon ami, son récit à Pascal c’est celui de l’impuissance organisée.
Il nous dit : « On est obligés. » Mais obligés de quoi ? De choisir entre la climatisation, coûteuse, inefficace à 38°C, et le néant ? De croire que la DRAC est une muraille infranchissable?
Alors oui, j’ai de la colère.
De la colère contre ce fumage de cerveau, contre cette fausse dichotomie qu’il nous impose : « la climatisation ou rien ». Comme si, dans l’urgence, pour protéger nos aînés qui étouffent, nos enfants qui transpirent sur leurs cahiers, nos malades qui n’ont même plus la force de se lever, des soignants qui suffoquent, on n’avait d’autre choix que de reproduire les mêmes recettes. Les mêmes recettes, Pascal, que celles qu’on nous sert depuis 40 ans — et on voit comment ça a bien fonctionné, hein ?
Oui, la clim d’urgence, soit. Si c’est le seul moyen de sauver des vies aujourd’hui, alors faisons-le. Mais arrêtez ce mirage de la fleur isolée de son écosystème, ce greenwashing de façade qui consiste à planter trois arbustes en pot et à s’en donner à cœur joie. Végétalisons pour de vrai : en s’inspirant de la forêt, de ses strates, de ses interactions, de sa capacité à créer de la fraîcheur, de l’ombre, de l’humidité — pas juste à faire joli sur un communiqué de presse.
Il nous dit : « On a amélioré les choses depuis 2003. » Oui, pour les personnes âgées, dans quelques salles climatisées. Mais et les enfants, Pascal ? Et les familles qui crèvent de chaud chez elles ? Et les écoles où l’on étouffe dès 9h du matin ? « On a passé la consigne », nous assure-t-il. Quelle consigne ? Celle de se terrer dans des salles publiques quand le thermomètre explose ? C’est ça, ta solution ? Attendre que les gens aillent chercher un peu de fraîcheur à l’hypermarché? tu le dis bien toi même tout le monde a pas les moyens de s’y rendre, ou l’énergie de s’y traîner sous 40°C . J’ajoute en empruntant à l’article de Nicolas Jeudy sur le sujet: " Un corps humain dégage en continu ~70-100 W de chaleur (c’est au programme de 1ʳᵉ — « le bilan thermique du corps humain » — et dans les tables ASHRAE du bâtiment ; ~100 W au repos). Une classe de 25-30 enfants + l’enseignant + l’éclairage et les écrans, c’est donc l’équivalent d’un radiateur de 2 à 3 kW allumé en permanence — dans une pièce souvent fermée." Donc faire une pièce fraîche oui dans l’urgence c’est nécessaire ET il me semble bon de prendre en compte qu’on augmente la production de chaleur au même endroit avec cette technique qui vient palier un espace collectif que sont nos villes, villages et campagnes qui favorisant la montée en température.
Et puis il y a cette phrase, mon ami. Cette phrase qui m’a glacé le sang : « Aujourd’hui, en construction, je peux vous garantir que c’est très, très difficile. Il faudrait pratiquement raser toutes les constructions existantes pour refaire quelque chose de beaucoup plus sérieux. » Là, Pascal, tu utilises l’épistémè : tu présentes ton avis comme la vérité absolue, comme si aucune autre solution n’était possible. Mais non, Pascal. Non, on n’a pas besoin de tout raser. On a besoin de regarder autour de nous. De voir que des solutions existent déjà, qu’elles sont éprouvées, accessibles, efficaces, et 10 fois moins chères que tes climatiseurs. À Grabels, par exemple, ils ont baissé la température de 7°C dans les écoles sans climatisation, en quelques semaines, avec un budget de 23 000 € par école — contre 200 000 € ou plus pour une installation de climatisation classique. Des solutions low-tech, respectueuses du bâti, et surtout, qui marchent.
Parce que le vrai choix, mon ami, ce n’est pas entre la climatisation et rien. C’est entre l’immobilisme qui nous étouffe et l’audace qui nous sauve. Entre la résignation et l’espoir. Entre ceux qui nous disent « on n’a pas le choix » et ceux qui, comme toi, comme moi, refusent de croire que l’avenir est déjà écrit.
Alors, qu’en dis-tu ? On continue ? Avec des preuves, des exemples, des actions misent en place pour de vrai, hier, aujourdhui et encore demain. Et cette obstination qui nous caractérise, nous autres, les utopistes réalistes.
Parce que, vois-tu, mon ami, les utopistes, ce sont ceux qui ont fait avancer le monde. Les autres, ils ont juste attendu que ça passe.
Bien à toi, et en attendant de te lire en retour, sache que nos échanges sont pour moi une source inépuisable — à la fois intellectuelle et concrète. Ils me mettent au travail, me poussent à clarifier ce que j’ai à dire, et nos désaccords, loin de me freiner, m’aident encore plus à affiner ma proposition.
Alors merci, mon ami, pour ce dialogue qui me nourrit et me challenge. À très vite.
Christine Jeudy | Psychanalyste | Besançon
Si toi aussi tu veux creuser, voici deux pistes concrètes :
- À Grabels, des solutions low-tech ont permis de gagner 7°C de chaleur ressentie dans les écoles, sans climatisation : lire l’article ici.
- A Besançon, une analyse du contexte humain couplé à une étude physique de la question : son analyse ici (et n’hésite pas à cliquer sur les liens dans son article pour voir que la question des bâtiments n’est pas si noire ou blanche !).